Les métamorphoses de Lucie Grégoire

Au-delà du rapport sensoriel du corps à la nature, la créatrice cultive aussi une curiosité anthropologique.
Photo: Angelo Barsetti Au-delà du rapport sensoriel du corps à la nature, la créatrice cultive aussi une curiosité anthropologique.

« Dans les endroits désertiques, on se sent à la fois très petit et immense dans l’univers. Le silence, la lumière, l’espace et le vide qu’on y trouve me remplissent énormément », raconte Lucie Grégoire, chorégraphe qui place le voyage et le dépaysement au coeur de sa pratique. Depuis plus de 40 ans, c’est cette sensation de faire corps avec des territoires extrêmes, cet ancrage dans une natureà l’état brut, qu’elle cherche à incorporer à ses oeuvres.

Parmi les destinations qui l’ont fortement marquée et inspirée lors de ses jeunes années de création, Lucie Grégoire nomme les monts Torgat (Labrador), l’île d’Ellesmere (Nunavut) et les déserts de glace de l’Arctique. Plus tard, plus loin encore, elle est allée fouler les sables du Sahara et explorer des parties de la forêt amazonienne. Elle qui est fascinée par les étendues désertiques, il ne lui manquait plus que de jalonner les terres volcaniques de l’Islande. Un voyage réalisé en 2016 donnera naissance à un projet in situ avec des danseurs de la communauté de Reykjavik.

Tout en écartant l’idée d’une oeuvre synthèse, la créatrice montréalaise revisite dans sa nouvelle pièce Territoires des formes courtes marquées par une décennie de collaboration avec le grand maître du butô Yoshito Ohno. « J’avais envie de replonger dans ce matériel chorégraphique qui existait déjà, mais en faisant complètement éclater la dynamique des pièces, en les sortant de leurs contextes et en les combinant pour en proposer une nouvelle lecture. » Un travail de déconstruction et de restructuration mené auprès des interprètes Isabelle Poirier, James Viveiros et Kim Henry.

Dimension spirituelle

Au retour de ces multiples voyages, la chorégraphe a toujours puisé matière dans les impressions laissées par son ancrage physique dans les grands espaces. Il s’agit pour elle de traduire ces sensations en touchant à des « territoires intérieurs ». Dans son approche du mouvement, la notion de métamorphose — fondamentale au butô — est cruciale. « À chaque danse, ce n’était plus moi, Lucie, qui dansait. C’était cette métamorphose qui s’opérait en moi, connectée avec les éléments. Ce n’est pas un personnage au sens théâtral, c’est une transformation de l’être. » Dans cette approche qu’elle transmet aux danseurs, il leur faut se défaire de leurs habitudes de mouvement et faire en sorte que ce qui s’exprime provienne véritablement du corps.

Au-delà du rapport sensoriel du corps à la nature, la créatrice cultive aussi une curiosité anthropologique. L’observation des pratiques des chamans et leurs états altérés de la conscience, les rites quotidiens des cultures autochtones et nomades, mais aussi les danses, l’inspirent sans qu’elle cherche pour autant à s’en approprier les gestes. « Ce sont des personnes en connexion profonde avec le territoire. Elles le portent à l’intérieur d’elles », affirme celle qui a séjourné parmi les Achuas en Amazonie et les peuples nomades du Sahara, ajoutant que nous aurions beaucoup à tirer des sagesses et savoirs de ces peuples quant au traitement de notre environnement.

« Quand c’est le temps de danser, ils sont complètement dans leurs danses, autant dans la physicalité que dans la spiritualité. On dirait que, pour bouger, ils sont guidés par les éléments [naturels]. En ville, c’est la danse qui me ramène vraiment à cette nature profonde. Le fait de chercher et de sentir la source du mouvement, ça me ramène à l’essence de la danse. »

Retour aux sources

Se remémorant son premier solo — dont on retrouvera un fragment remixé dans Territoires —, Lucie Grégoire parle aussi des influences d’Elizabeth Albahaca, actrice venant du théâtre de Grotowski, sur sa danse. « Dans la méthode de Grotowski, il faut que tu reviennes vraiment à tes sources profondes. Il n’y a pas un geste qui est fait sans intention ou gratuitement. C’est un peu le même principe qu’on retrouve dans le butô. Il faut retourner à sessources intérieures », explique la créatrice, qui constate comment ce retour aux sources et cette recherche de vibrations avec les éléments de la nature traversent différentes cultures dans le monde d’un continent à l’autre. Des idées dont elle trouve aussi des échos dans une série de textes qui accompagne ses processus, dont notamment Les métamorphoses d’Ovide et Le tour de la prison de Marguerite Yourcenar.

Territoires

Une chorégraphie de Lucie Grégoire avec Lucie Grégoire, Kim Henry, Isabelle Poirier et James Viveiros. Présentée par l’Agora de la danse du 7 au 10 novembre à l’édifice Wilder – Espace danse.