Gauthier Dance et l’art de la pyrotechnie chorégraphique

Dans «Beating», du point de vue des dynamiques, doucement mais sûrement, celle de l’amour-haine se voit dépassée; bien qu’encore les corps se projettent avec ardeur l’un contre l’autre, s’impactent et se tiraillent.
Photo: Regina Brocke Dans «Beating», du point de vue des dynamiques, doucement mais sûrement, celle de l’amour-haine se voit dépassée; bien qu’encore les corps se projettent avec ardeur l’un contre l’autre, s’impactent et se tiraillent.

Après deux décennies d’absence des scènes montréalaises, c’était soirée de grande première pour Eric Gauthier. Chorégraphe québécois expatrié en Allemagne, il a forgé sa signature au pays de la danse-théâtre au contact des grands noms du ballet contemporain. On comprend que le fier directeur de sa compagnie siégeant au sein du Theaterhaus Stuttgart ait voulu donner un aperçu de la très large gamme sur laquelle ses danseurs sont capables de jouer. Compréhensible aussi est le désir d’en mettre plein la vue, étant donné les circonstances de retrouvailles avec le public montréalais. Seulement, comme le veut l’adage, qui embrasse trop, mal étreint. À mesure que les quatre courtes pièces se succèdent, on s’enfarge dans la surcharge, la démesure et la démonstration spectaculaire.

Épargnons pourtant le fin travail de Virginie Brunelle auprès des danseurs allemands qui s’approprient la technique et le style doux-amer de la créatrice avec justesse. Beating, pièce la plus convaincante du programme, ouvre l’arène avec une esthétique simple aux couleurs pâles. L’incorporation de la pulsation du coeur dans les rencontres ainsi que dans les mouvements de groupe est menée avec délicatesse. On retrouve ce qui est aimé du style brut et écorché de la chorégraphe des relations amoureuses. Avec soulagement, on sort de la logique binaire redondante des rôles masculin et féminin à laquelle Virginie Brunelle nous avait habitués jusqu’ici ; notamment grâce aux duos, portées et étreintes entre danseurs de même sexe. Du point de vue des dynamiques, doucement mais sûrement, celle de l’amour-haine se voit dépassée ; bien qu’encore les corps se projettent avec ardeur l’un contre l’autre, s’impactent et se tiraillent. La force des images se détache des face-à-face entre l’hyperactivité amoureuse et la violente indifférence et passivité du désamour. Sur une note finale, une tendresse finit par poindre et mettre un baume sur les confrontations affectées. Une oeuvre encourageante.

Inégalables icônes et écarts de style

Partant, on n’en doute pas, de bonnes intentions, les créations portant hommage à Pina Bausch et Louise Lecavalier laissent perplexe. Est-ce parce que l’idéal de beauté porté en scène par les créateurs semble dénaturer ceux des univers des légendaires danseuses ?

On cherche désespérément le côté punk et « destroy » de la Louise des années 1980 parmi le feu d’artifice final orchestré par Eric Gauthier et Andonis Foniadakis. Comme si finalement l’hommage consacré à Louise Lecavalier se déplaçait sur l’esthétique plus lisse et sage des oeuvres récentes d’Edouard Locke (on pense ici à Amalia et ses dernières pièces en clairs-obscurs). Des références à Human Sex se glissent dans un premier pas de deux sur fond de néons stroboscopiques. Ici, rien ne dépasse des corps, la virtuosité et l’énergie électrisante des danseurs y sont, mais la présence forte de Lecavalier est difficile à répliquer. Mais où est donc cette figure de femme qui « garoche des gars », comme la décrit Eric Gauthier dans son discours d’introduction ?

Né à Wuppertal, ville mère de l’emblématique Pina Bausch, Marco Goecke a baigné dans un environnement qui le rapproche inévitablement de l’icône de la danse-théâtre. Dans ce solo à l’incarnation nerveuse, livré dans la vitesse et la dépense, les références à l’univers bauschien s’instillent de manière discrète. Trop discrète ? Elles sont surtout amenées par le costume, le micro et les fleurs. Grand hic qui nous détourne de l’intéressant travail chorégraphique, les choix musicaux font glisser le tout dans la surcharge, au lieu de servir vraiment la danse.

La domination donnée en spectacle

Il semblerait que la chorégraphe allemande Helena Waldmann ait pris un malin plaisir à corrompre et dévergonder des danseurs de ballet. C’est la seule explication qu’on se donne face à We Love Horses. La courte pièce s’avère une frasque dans laquelle une dominatrice habillée en latex et juchée sur des échasses discipline les mouvements de ses sujets à l’aide d’un long fouet claquant contre le sol. Les dominés : cinq danseurs affublés de fesses en plastique, la croupe offerte, se lancent dans des twerk épileptiques au son du fouet qui tourne dans les airs comme un lasso. Le tout s’accompagne d’une bande-son cacophonique ponctuée de cris, surlignant l’ambiance BDSM, et invoquant l’atmosphère cauchemardesque de Salo de Pasolini. Dans cette esthétique de la violence aux personnages surréalistes, la créatrice fait une dérangeante récupération de mouvements de dancehall. Finalement, pour faire beaucoup de bruit pour rien. Car quoi tirer de plus de cette énième spectacularisation de la violence ? Sûrement pas une confrontation, à voir la réception consensuelle du public. Et l’enjeu de domination dans tout ça ?