«Fléau»: l’intime déguisé et théâtralisé

Une scène du spectacle «Fléau»
Photo: Dave St-Pierre Une scène du spectacle «Fléau»

Soyons transparents : Fléau est une expérience qui s’éprouve sur la durée, au gré de remises en question de nos habituelles modalités de réception d’une oeuvre. Pour jauger cet objet hybride de cinq heures cosigné par Alex Huot et Dave St-Pierre, il faut en effet composer avec les modalités de réception d’un espace proche de l’espace muséal. Cette mise à distance des codes du spectacle commande une autre posture critique.

L’étirement dans le temps représente en effet une occasion de penser la critique autrement, au gré des bribes d’images, de questionnements et de sensations qui s’accumulent. Car ce plongeon dans l’imaginaire onirique du couple porté par le tandem Huot-St-Pierre et leurs collaborateurs s’avère fort dense. Fléau est un espace-temps offrant une profusion de symboles et de transfigurations. On apprend à le découvrir à tâtons, à l’aimer, pour parfois, plus franchement, le désaimer.

Attentes déjouées

Dès l’entrée en salle, le spectateur devient hyperconscient de l’espace qu’il occupe parmi les autres. Il revient à chacun de trouver une posture confortable ou non, debout ou assise, dans une pièce comble qui l’oblige à adopter une position intermédiaire entre l’« être avec » et l’habituelle observation à distance des performeurs, plus sécurisante, mais ici impossible.

Un vide s’installe bientôt autour du couple formé par les performeurs Alex Huot et Dustin Ariel Segura-Suarez. Ceux-là sont allongés nus, encastrés comme deux amants au repos. À leurs pieds, Fléau, le chien, participe à cette intimité du couple. Un instant d’amour tactile, tendre, en silence, dans la presque inertie et le presque rien. L’image est si familière qu’il est facile de s’y projeter jusqu’à ce qu’une présence incongrue vienne faire basculer le réel dans une risible étrangeté.

Entre en scène une mascotte de corbeau rôdant autour du couple qui viendra vomir des boules cotonneuses aux pieds des spectateurs. Cette figure, incarnée par Alanna Kraaijeveld, reviendra dédramatiser les intenses tête-à-tête, provoquer l’hilarité et même relancer les spectateurs avec ironie sur leur travail de réception, comme le ferait un entraîneur de CrossFit avec ses élèves.

Les premières minutes de la performance avaient fait miroiter une oeuvre touchant à la vérité crue de l’inscription de l’amour dans la durée et à la beauté cruelle de son inévitable mutation. Alors que le tout glisse dans une sorte de rêve éveillé traversé de figures loufoques, le spectateur se retrouve face à des attentes déjouées. Il doit alors s’ouvrir à d’autres potentiels.

L’omniprésence du caractériel corgi qui jappe, grogne, et joue avec les performeurs comme avec les spectateurs renforce le sentiment de connivence entre tous. La triangulation des connivences — des performeurs entre eux, des performeurs avec les spectateurs et des spectateurs entre eux — est l’une des grandes réussites de la proposition, bien qu’il reste à penser mieux l’espace, qui manque d’hospitalité.

Apprivoiser l’ennui

Entre le nu et l’enfilage de costumes aux parties génitales surdimensionnées, les créateurs installent et désinstallent des stations dans lesquelles la banalité se trouve transfigurée par une mythologisation du quotidien. Celle-ci s’opère par le truchement du bricolage en direct d’objets (et leur détournement) pour incarner des corps monstrueux, hybrides et cornus.

Dans cet espace-temps où l’on apprivoise sans peine l’ennui, une place importante est donnée à la vacuité du jeu. Des jeux parfois sacrificiels, d’abord amusants où l’on discerne un déguisement et une théâtralisation de l’intime. Des jeux auxquels les spectateurs décident de prendre part ou non, en restant voyeurs ou en interagissant avec les performeurs qui n’envoient, par ailleurs, jamais d’invitations claires.

Les tableaux en viennent à donner à la relation à l’autre une note sadomasochiste. Les gestes tendres apportés au corps de l’autre mutent en gestes de violence. Ces tentatives d’assimiler l’autre physiquement, en le chahutant ou en s’introduisant dans sa peau sont récurrentes, une violence qui culmine dans l’acte de dévorer littéralement le cul de l’autre. Ces scènes de sexualité mimétique, où sont représentés le plaisir unilatéral, la passivité morbide et l’impuissance à consentir, troublent.

On s’interroge sur la nécessité de ces moments ultimes de provocation dans la dernière heure de la performance. Ceux-ci imposent une rupture brutale avec l’ambiance construite méticuleusement les quatre heures précédentes. Comme si le désir des créateurs de provoquer les spectateurs l’emportait soudain sur les allers-retours entre l’enchantement et le désenchantement de l’espace du couple dessinés en amont, qui, à notre sens, auraient dû primer jusqu’à la fin.

Fléau

Une création de Alex Huot et Dave St-Pierre. Avec Alex Huot, Alanna Kraaijeveld et Dustin Ariel Segura-Suarez. Dans le cadre d’Actoral, le 27 octobre à l’Usine C.