L’art de rebondir collectivement

C’est en s’intéressant aux neurosciences que Caroline Laurin-Beaucage a eu l’idée d’intégrer les cycles circadiens dans la création de «Ground».
Photo: Montréal Danse C’est en s’intéressant aux neurosciences que Caroline Laurin-Beaucage a eu l’idée d’intégrer les cycles circadiens dans la création de «Ground».

Que nous le voulions ou non, nous sommes tous interreliés. Ayant à partager un espace et à calibrer leurs rythmes pour s’harmoniser, les danseurs composent continuellement avec cette réalité que nos tendances individualistes nous font souvent occulter. Au-delà de l’habileté des danseurs à mettre de côté une part d’ego pour faire oeuvre collective, c’est à ce qui nous lie fondamentalement les uns aux autres que Caroline Laurin-Beaucage s’est intéressée. Une recherche menée en profondeur dans une création pour cinq interprètes et autant de trampolines.

Photo: Svetlana Atanasova Caroline Laurin-Beaucage

Le rapport à la gravité et au sol est un aspect récurrent dans le travail de cette amoureuse des formes abstraites qui explorait déjà le motif de la chute dans Hit and fall (FTA, 2011) en duo avec Martin Messier. Dans Ground, elle s’attarde cette fois à décortiquer le mouvement de rebond. Plutôt que de s’attacher au potentiel spectaculaire du trampoline, la créatrice utilise l’outil pour décupler les sensations intérieures provoquées par le rebond chez les danseurs. « Avant que les trampolines entrent en jeu, j’ai mené avec les danseurs une grande étape de recherche axée sur les manières d’aller chercher du rebond dans le corps. Ce qui m’intéressait particulièrement, c’était surtout le voyage intérieur qui émerge de cette physicalité », affirme la chorégraphe, restant fidèle à un certain minimalisme et à une esthétique des états des corps. « J’aime le travail qui est fin, la complexité chorégraphique. Il me fallait trouver comment utiliser cette nouvelle surface de travail sans tuer le minuscule. »

S’accorder au temps

Pour la créatrice jusqu’ici habituée aux petites formes, le fait de composer pour un groupe représente un nouveau tournant. Afin de structurer la complexe et rigoureuse partition, il a fallu que ses interprètes — Rachel Harris, Kimberley De Jong, Brianna Lombardo, Louis-Elyan Martin et David Rancourt — apprivoisent l’agrès. Une recherche collective soutenue et exigeante en matière de temps, d’écoute et de concentration : « Le trampoline impose une collectivité. Le fait de s’harmoniser tous ensemble avec le rythme qu’impose cet outil était un travail colossal, parce que chacun répond à la gravité différemment. Pour moi, la question était de trouver quel était notre point de jonction. »

À travers la répétition de cycles chorégraphiques toujours en transformation, l’idée est de « laisser apparaître l’ADN des danseurs » : « Même s’ils cherchent à faire exactement les mêmes choses, la pièce vogue entre les personnalités et dévoile l’essence de chacun. Parce qu’on a beau essayer d’être pareils, on a tous une façon différente d’approcher la même chose. C’est aussi ce qui se révèle à travers la pièce. »

Les trampolines sont des habitacles individuels, mais chaque danseur est sur le même chemin, dans la même pulsation

En amont de ce processus, la créatrice s’est intéressée de près aux recherches en neurosciences sur les rythmes circadiens. Cette curiosité quant au mécanisme à l’oeuvre dans notre cerveau et à ce qui relève de l’inné et de l’acquis s’est précisée au fil de ses créations. Elle a exploré extensivement ces préoccupations scientifiques dans son projet hors les murs, Habiter sa mémoire, où elle se penchait sur sa propre mémoire, notamment celle du corps, à titre de danseuse.

C’est en assistant à un séminaire qui rassemblait des chercheurs en neurosciences et des artistes que Caroline Laurin-Beaucage a eu l’idée d’intégrer les cycles circadiens dans la création de Ground. D’où son envie de proposer une oeuvre chorégraphique qui refléterait l’ordre imposé par notre horloge biologique, cette partie de notre cerveau qui régule nos rythmes et fait qu’on s’accorde au cycle du jour et de la nuit, ainsi qu’aux changements de saisons. Un rapport au temps qui nous lie les uns aux autres et qui nous rapproche spécialement des animaux.

« Cette ligne que j’ai créée avec les trampolines est comme une ligne du temps que le corps traverse continuellement. Les trampolines sont des habitacles individuels, mais chaque danseur est sur le même chemin, dans la même pulsation, et le temps continue d’avancer quoi qu’il arrive », explique-t-elle.

Selon la créatrice, il est possible de dégager de cette création des thématiques qui s’inscrivent dans l’air du temps, soit le besoin de repenser nos rapports au temps, à la production et à la nature dans les systèmes politiques et économiques actuels. « Ce qui en ressort, c’est l’idée qu’on doit se rallier, même si ça nous fait mal. On est tellement habitués à affirmer notre pouvoir, mais à quel point a-t-on vraiment le pouvoir ? »… Et dans quelle mesure devons-nous l’exercer ?

Occuper l’espace public

De sa pièce scénique, Caroline Laurin-Beaucage a tiré une oeuvre filmique créée sur mesure pour l’espace urbain. Diffusée sur le flan est de l’Édifice Wilder surplombant la place des Festivals, Rebo(u)nd propose une perspective en contre-plongée et en très grandes dimensions sur le rebond des danseurs. Une façon pour la créatrice de faire contrepoids à la représentation habituelle des corps portée par les panneaux publicitaires. « C’est une création simple et dépouillée qui ne montre pas de corps sexués, mais des corps abstraits. C’est vraiment ça que j’avais envie de porter dans l’espace public. Est-on capable d’accepter d’autres façons de regarder le corps ? Peut-on pratiquer notre oeil à lire les corps autrement ? » s’interroge-t-elle, convaincue qu’on gagnerait à ce que les artistes investissent plus l’espace public pour transformer nos perspectives en proposant d’autres modèles.

Ground

Une création de Caroline Laurin-Beaucage (Montréal Danse et Lorganisme). Avec Rachel Harris, Kimberley De Jong, Brianna Lombardo, Louis-Elyan Martin et David Rancourt. Présenté par l’Agora de la danse du 24 au 27 octobre à l’Édifice Wilder – Espace danse.