«We Can Disappear You»: parade militaire

Dans «We Can Disappear You», Thierry Huard utilise des symboles de force et de violence, mais sans les charger, ni dans l’énergie ni dans l’incarnation.
Photo: Kinga Michalska Dans «We Can Disappear You», Thierry Huard utilise des symboles de force et de violence, mais sans les charger, ni dans l’énergie ni dans l’incarnation.

Quels sont les systèmes, les formes qui sous-tendent les dictatures ? Quels sont ceux qui sous-tendent la violence ? Le chorégraphe Thierry Huard pose ces questions en deux temps à Tangente : par le biais d’une vidéo d’Arkadi Zaides et en signant We Can Disappear You, sa plus récente chorégraphie.

De cinglants flashs de lumière blanche et de forts sons, qui font sursauter les spectateurs, entrecoupés de larges pans de noirs : sous ces violents éclairs, les yeux déchiffrent des formes, des corps figés, statufiés en des gestes de violence. Les intensités, les volumes, les pulsations forgent une ambiance oppressante. Dans un tableau suivant, cinq corps tout de noir vêtus, bottes militaires aux pieds, dépersonnalisés par des cagoules, sont entrelacés au sol. Ils se touchent, interdépendants, en des gestes fermes et doux, composant des images qui, elles, sont loin de l’être. Il y a flou, ici, entre violence et soin. Le public, posté sur trois des quatre côtés de la scène, s’y perd parfois dans la lecture, la mise en scène restant teintée par la traditionnelle frontalité.

Dans We Can Disappear You, Thierry Huard utilise des symboles de force et de violence, mais sans les charger, ni dans l’énergie ni dans l’incarnation. Postures de domination, attachements consentis, sacs sur les têtes de corps qui s’écroulent au sol, déplacement de membres du public, blocage de la vue du public, déification d’un leader, influence du groupe, de la consigne, défilé de drapeaux inventés : autant d’images connotées qui passent, toujours dans une atmosphère martialo-fasciste. La pièce est claire, très formelle, surlignée, peut-être trop, et peut-être de manière trop systématique — mais n’est-ce pas cohérent avec ce type d’univers ? — mais sans convoquer ni évoquer d’émotions.

Ni de réactions. Car si le public suit docilement — là où il aurait pu, consentant, être pris au piège de son manque de révolte —, c’est aussi parce que la désacralisation des symboles et des gestes leur ôte sens, significations et portée. On trouve également en cette pièce de précieuses délicatesses : le respect du consentement des spectateurs, les changements de rôles et de postures qui font que les dominants ne sont jamais les mêmes (hommes et femmes, grands et petits, forts ou moins forts). Mais le propos, sinon l’intention du chorégraphe, dans la foulée de cette désacralisation, perdent en portée. Reste, au sortir de la salle, une impression inexplicablement diffuse chez les spectateurs face à ce type de contenu, et beaucoup de questions. Ce qui est une qualité.

En complément, très juste, qui touche de manière exactement inverse aux effets sur le corps de la violence, la vidéo de 20 minutes Capture Practice, où Arkadi Zaides incarne, imite, représente, reproduit les gestes de vidéo des archives du Centre d’information israélien pour les droits de la personne. Une étude troublante, efficace, ouverte à l’évolution, et qui secoue.

We Can Disappear You

Une chorégraphie de Thierry Huard, avec Angie Cheng, Karina Iraola, Silvia Sanchez, Andrew Turner et Simon Vermeulen. Présentée par Tangente à l’Édifice Wilder – Espace danse, jusqu’au 21 octobre.