«Fléau»: être sur scène comme un chien

«Fléau», tel qu’on le verra à ActOral dans sa version (très) longue — cinq heures —, n’est pas tout à fait un spectacle. Sans non plus y échapper. Entre installation, performance et mise en scène, la proposition invite les spectateurs à la saisir comme ils l’entendent.
Photo: Dave St-Pierre «Fléau», tel qu’on le verra à ActOral dans sa version (très) longue — cinq heures —, n’est pas tout à fait un spectacle. Sans non plus y échapper. Entre installation, performance et mise en scène, la proposition invite les spectateurs à la saisir comme ils l’entendent.

«Les spectateurs s’attendent beaucoup à répondre à certains types de codes, et à ce qu’un spectacle réponde à certains types de codes. On devrait avoir le droit de les briser. C’est pour ça qu’on fait Fléau. » Cette phrase pourrait sortir de la bouche du chorégraphe Dave St-Pierre, empêcheur notoire d’être diverti tranquillement. C’est pourtant Alex Huot qui la prononce. Car le conjoint, chum et amoureux depuis cinq ans de St-Pierre voit son nom apparaître en haut de l’affiche comme cocréateur. Le couple, en mettant son intimité en scène — sa routine, ses sursauts de porosité… —, y interroge et dépouille la machine-théâtre, celle qui fait qu’un spectateur est censé frissonner quand la musique s’emballe, quand l’illusion émerge, quand les lumières chavirent du bleu au rouge. « Une machine-théâtre qui devient archaïque quand on arrête de prendre des risques. Ce n’est pas un objet, un spectacle : c’est censé être souple, ouvert, flexible… » tranche M. Huot.

Fléau, tel qu’on le verra à ActOral dans sa version (très) longue — cinq heures —, n’est pas tout à fait un spectacle. Sans non plus y échapper. Entre installation, performance et mise en scène, la proposition invite les spectateurs à la saisir comme ils l’entendent, à entrer et à sortir de la salle, peu ou prou. Et à observer l’action de là où ils veulent : comme autour d’une arène, ils pourront se déplacer, les interprètes étant livrés sous tous les angles à la vue.

« L’espace [de la scène] n’est pas sacré, renchérit Dave St-Pierre, en vidéoconférence, de son côté d’écran. Tu pourrais t’asseoir sur la table à côté d’un interprète, ou en dessous pour changer ton angle de vue. Vas-y, sur la chaise libre, toucher au vélo, au tissu. On cherche un peu à faire ce que Benoît Lachambre a fait avec Lifeguard [FTA, 2018] », soit un espace scène-salle plus démocratique, plus horizontal, plus libre. Un espace d’exigences et de pouvoirs partagés entre spectateurs et artistes.

Cette recherche de partage de pouvoir est aussi derrière la signature à deux têtes de Fléau. « Ça fait assez longtemps que je me bats pour mettre le nom des danseurs sur l’affiche, pour qu’il y en ait qui m’accompagnent en entrevue, pour casser cette aura de chorégraphe-dieu qui a toute l’attention, que tout le monde veut tout le temps », rappelle Dave St-Pierre. Car cette cosignature est surtout symbolique, la manière de travailler n’ayant pas beaucoup changé, le vidéographe Alex Huot étant depuis longtemps impliqué jusqu’au cou comme collaborateur des oeuvres de St-Pierre. Son travail était très en valeur dans le précédent Suie (2017), cette relecture de Jeanne d’Arc qui avait fait débat.

Leur collaboration a débuté il y a un peu plus de quatre ans, « pas nécessairement sur des spectacles. On a commencé très tranquillement, sur des essais vidéo, etc., raconte M. Huot. Ça s’est construit de manière assez organique. Là, on fait le statement, et peut-être que ça m’a forcé à prendre un peu plus ma place, mais en création, je donne toujours tout, je ne me retiens pas ». Même les interprètes, poursuivent les cocréateurs, devraient se voir octroyer davantage les retombées du spectacle, tant ils y apportent d’idées, estiment messieurs Huot et St-Pierre.

L’anti-Robert Lepage

Le titre de la pièce, Fléau, est aussi le nom du chien du couple. Un couple qui veut se dévoiler sans le spectaculaire du geste, exposer son modus vivendi à deux. « On cherche à montrer nos conversations, nos expériences », avance M. Huot, « à montrer notre quotidien plate, ben dry et réel », poursuit M. St-Pierre. « Toutes les actions du spectacle sont très terre à terre. On voit tout, tout le fonctionnement. Quand on fait voler la bicyclette [stationnaire], on voit les fils, le harnais, l’organisation. Il n’y a pas de création d’éclairages, pas de musique. Exit la magie ! Je suis l’antithèse de Robert Lepage », poursuit le chorégraphe, « exit cette façon de faire de la magie en cachant ce qui se passe en dessous [de l’image]. Nous, on expose tous nos trucs. On travaille pour garder la texture le plus près du quotidien possible, le plus anticlimax. Et certains spectateurs trouvent ça hyperdramatique, d’autres hyperennuyeux ».

L’accueil public de ce Fléau, qui a été présenté en version courte de 90 minutes à Paris et intégralement à Marseille, est partagé. « Dans les conversations d’après-spectacle, on me demande souvent si je considère le spectacle comme un succès ou un échec, relate Alex Huot.Alors que le fait que tu questionnesce qu’est un spectacle, il me semble, ou ce qu’est que le succès d’un spectacle, c’est déjà quelque chose. Ces spectateurs-là n’ont pas l’air d’accorder d’importance à leurs propres questions, ils attendent ma réponse, alors que… »

Chienne de p’tite vie

Pour arriver à cette texture dépouillée, les cocréateurs ont travaillé un état de présence particulier avec leurs interprètes — Alanna Kraaijeveld et Dustin Ariel Segura-Suarez. « J’ai de moins en moins d’intérêt pour ce qu’on appelle les artistes charismatiques, ceux qui ont cette espèce de surprésence, analyse M. St-Pierre. Sois là, comme interprète. Pas besoin d’en faire plus ; pas besoin d’être regardé, aimé, critiqué. Fais juste ce que tu as à faire. Un peu comme Fléau, notre chien », qui est, comme dans Suie, part de la pièce, l’interrompant parfois de ses jappements, sortant en coulisses, cherchant les grattouilles, faisant sa vie de chien. « Il dort, il va boire de l’eau, il jappe parce que quelque chose se passe. Il faut s’inspirer de ce genre de présence sur scène. »

On ne peut s’empêcher de penser à Maria Kefirova, qui, sans interprète canin, posait aussi bellement et autrement en 2016 à Tangente la question dans The Only Reason I Exist Is You. Also : Why dogs are successful on stage. « C’est dur comme humain, interprète et créateur de ne pas s’en faire avec ce dont on a l’air. Et là, les interprètes sont livrés à 360 degrés », comme dans le précédent solo de M. St-Pierre, Néant, qui n’a pas encore été présenté au Québec. « Dans une configuration [traditionnelle] à l’italienne, souvent tu peux tricher comme interprète, même sans t’en rendre compte. » Au milieude l’arène, « il faut que tu lâches prise de la façon que tu projettes ».

« Pour arriver à être dans l’anticlimax, il faut en fait être à l’écoute du public, complète M. Huot. Les interprètes ont une banque d’actions qu’ils peuvent accomplir ou non, face auxquelles ils sont très libres. Ils choisissent dans le moment, dans l’instant. Cette présence du moment qui demande une attention de tous les instants. Quand Alanna [Kraaijeveld] pose un choix, elle sait aussi que ça change l’interprétation de la pièce ; et que si elle avait fait cette action au moment où cinq spectateurs sont sortis, ç’aurait changé la lecture. Cette conscience de la présence est importante. »

Mini ActOral à Ottawa

En sa troisième édition, la biennale des arts et écritures contemporaines ActOral fait une percée ontarienne, à Ottawa. Du 8 au 10 octobre, on pourra y voir, comme à Montréal, outre ce Fléau, Ghost Writer and the Broken Hand Break de Miet Warlop. Cette Flamande qui fait dans l’art visuel chorégraphique propose une néoversion du tournoiement soufi. Aussi, Désordre d’Hubert Colas et Affordable Solutions for Better Living de Théo Mercier et Steven Michel, attendu par le collègue au théâtre Christian Saint-Pierre.

À voir à Montréal

Le critique à la musique Philippe Papineau pointe comme valeur sûre en musique, délire et performance l’abitibien duo Geneviève et Matthieu, et son nouvel Opéra d’or.

Le chorégraphe italien Michele Rizzo s’attarde aux danses du clubbing. Que seront-elles sur scène, dans Higher ? L’artiste propose aussi un atelier aux danseurs pros au studio 303.

Le rapport aux mères et aux grands-mères se retrouve − coïncidence ? − dans la danse de Malika Djardi, Sa prière, la performance théâtrale de Sachli Gholamalizad, A Reason to Talk, et la performance musicale de Ian Kamau, Loss.

Le critique Christian Saint-Pierre avait adoré en 2015 les Lettres de non-motivation de Julien Prévieux, « aussi absurde que corrosif »; l’artiste revient avec Of Balls, Books and Hats.

Fléau

D’Alex Huot et Dave St-Pierre, avec Huot, Alanna Kraaijeveld et Dustin Ariel Segura-Suarez. Dans le cadre d’ActOral, à l’Usine C, 27 octobre. Interdit aux moins de 16 ans.