«SuperSuper»: jeter les clés de l’énigme

Si «SuperSuper» évite de glisser dans le côté gimmick du numérique, c’est au risque de demeurer bien opaque. Il semblerait que c’est cette opacité du sens qu’il nous faut accepter pour apprécier la pièce.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Si «SuperSuper» évite de glisser dans le côté gimmick du numérique, c’est au risque de demeurer bien opaque. Il semblerait que c’est cette opacité du sens qu’il nous faut accepter pour apprécier la pièce.

Comme les prestidigitateurs se gardent de révéler leurs secrets pour préserver l’effet magique de leurs tours, il est rare que les chorégraphes nous donnent accès à l’ingénieuse écriture qui sous-tend leurs oeuvres. Dans SuperSuper, Line Nault nage à contre-courant non seulement en faisant apparaître sa partition en scène, mais en jouant avec la matérialité et les formes de son écriture codée.

Si SuperSuper évite de glisser dans le côté gimmick du numérique, c’est au risque de demeurer bien opaque. Il semblerait que c’est cette opacité du sens qu’il nous faut accepter pour apprécier la pièce. Car si on est tenté de prime abord de jouer au jeu du décryptage, le caractère volatile de la performance fait en sorte qu’on finit vite par jeter l’éponge. Et, ironiquement, c’est en cessant de vouloir à tout prix en détacher un sens et en acceptant l’issue absurde de notre quête qu’on parvient vraiment à apprécier les formes inédites de la recherche qui nous est offerte.

Les possibilités infinies du 8

Studieuses derrière leurs tables de travail, les deux protagonistes, Céline et Pauline (Audrey Bergeron et Jessica Serli) apparaissent comme les alter ego de la chorégraphe. Engagées dans leur quête du nombre ultime, elles s’en remettent au hasard en quelques lancées de dés. Sur une trame sonore composée à partir du son d’une bobine super 8 agrémentée de rythmes de cymbales, Audrey Bergeron livre un premier solo traitant de l’obsession de la chorégraphe pour le chiffre 8. Une obsession traitée avec autodérision dans une vidéo humoristique sur l’anatomie du 8. Dans cette première partie, la danseuse cherche à faire corps avec le chiffre fétiche, en le dessinant en mouvement dans l’espace et en explorant les possibilités de son schéma à l’intérieur du corps. Le texte accompagnant sa quête dévoile l’intime relation de Line Nault avec le chiffre à travers une panoplie d’images : un diabolo, un sablier, le dessin des abeilles durant la pollinisation.

Les projections en fond de scène permettent un fascinant jeu de dédoublement et de mise en abyme, permettant d’accéder à une perspective parallèle à ce qui se joue sur le plateau. Captée en direct, la silhouette miniaturisée de Jessica Serli chemine à travers des quadrilatères mis en relief ; des sortes de boîtes qui déterminent les déplacements de la danseuse dans l’espace réel du plateau. Ainsi, les invisibles règles et contraintes qui régissent les mouvements de la danseuse sont rendues exclusivement visibles. Trébuchant d’une case de couleur à une autre, elle ouvre sur son passage des fragments sonores d’un texte d’Albert Low où il est question de liberté. On ne saisit que des bribes du texte du maître zen, livrées dans un ordre aléatoire.

La poule et l’oeuf

Le dispositif numérique permet de faire basculer ingénieusement l’espace scénique et ouvre d’intéressantes perspectives sur le mouvement des danseuses. La structure de la partition à laquelle elles obéissent se retrouve exposée. Une transparence que la chorégraphe et ses interprètes poussent encore plus loin à travers une lecture incarnée du poème de Mallarmé Un coup de dés n’abolira jamais le hasard. Dans cette dernière section, les interprètes deviennent des personnages du jeu Atari, parcourant l’espace en générant par leur déplacement des cubes de couleurs sur l’écran. Un exercice qui ne rend pas plus limpide le poème cryptique de Mallarmé, et nous pousserait même à jeter les clés de l’énigme pour apprécier pleinement l’image tridimensionnelle qui nous en est offerte.

On s’amusera par ailleurs du vocabulaire chorégraphique un peu bouffon que celui-ci génère. Mais au fait, ici, le code crée-t-il la chorégraphie ou la chorégraphie crée-t-elle le code ? Comme face à l’énigme de la poule et l’oeuf, SuperSuper nous laisse avec ce paradoxe en tête.

SuperSuper

Une création de Line Nault avec Audrey Bergeron et Jessica Serli. Système interactif sonore et visuel d’Alexandre Burton. Présenté par l’Agora de la danse, jusqu’au 20 octobre à l’Édifice Wilder – Espace danse.