«L’un l’autre»: problèmes de couple

Dans «L'un et l'autre», Esther Rousseau-Morin et Sylvain Lafortune forment un duo tourné serré qui met en scène une variété de rapports de force : physique, symbolique, sociale, métaphorique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans «L'un et l'autre», Esther Rousseau-Morin et Sylvain Lafortune forment un duo tourné serré qui met en scène une variété de rapports de force : physique, symbolique, sociale, métaphorique.

D’Esther Rousseau-Morin et de Sylvain Lafortune, on connaît surtout les carrières d’interprètes. Les voilà cochorégraphes de L’un l’autre, un duo tourné serré. Axé sur le travail de partenaire, les portés, le transfert de poids et la giration, la création parle dans la foulée, qu’elle le veuille ou non, de relation, de rapports de force — purement physique, symbolique, sociale, métaphorique — d’abandon, de contrôle. Et de couple.

Au sol, un cercle noir réfléchissant comme glace, miroir et nuit trace la petite arène au centre de laquelle tourne intimement, comme dans une boîte à musique, comme pour un éternel slow, ce couple. Les éclairages de Marc Parent, qui ont la finesse de jouer à la fois d’effets et de subtilités, tournent aussi autour d’eux, imposant ici un contre-jour, dévoilant là la couleur de la peau, traçant enfin une grande ombre chinoise. La musique d’Antoine Berthiaume, qui oublie à la longue de se faire oublier, crée une boucle hypnotique. Tout, ici, est roue qui tourne.

Cédant doucement du poids, Esther Rousseau-Morin change lentement de position. Elle se retrouve beaucoup plus souvent que lui sur une jambe, plus penchée, sur demi-pointe, bref, dépendante. Les corps, tournant, fondant, se redressant, se sculptent, toujours en giration, dans la fine écoute des danseurs, dans un soin certain. La scène dure. Des flashs d’autres tours, façon patin artistique, se surimpriment parfois. Le tout éclatera : en variations à distance, ou vers enchaînement glissando où des portés très ancrés au sol s’enchaînent l’un à l’autre à grande vitesse — l’un des moments les plus marquants, parce que le plus singulier, de L’un l’autre.

Esther Rousseau-Morin prend ici une belle intériorité et une profondeur d’interprète, malgré un rapport au sol qui reste fort léger, surtout face à celui, très ancré, de son partenaire Sylvain Lafortune.

Sous cette trame, quelques problèmes chorégraphiques. D’abord, celui, récurrent, de la mise en scène de la giration dans une configuration traditionnelle, presque à l’italienne. Pour un Tordre (Rachid Ouramdane) qui réussit à emporter le spectateur dans l’énergie tournoyante, combien de Altered Native Say Yes To Another Excess — Twerk (François Chaignaud et Cecilia Bengolea) ou de L’un l’autre, où la délicatesse du travail des tours, et ici du duo, est écrasée et mise à plat par la frontalité du rapport scène-salle ? La spatialité même de L’un l’autre en appelait, semble-t-il, à une vraie scène-arène, et à un public posé beaucoup plus près des interprètes.

Cette perte des détails du travail fait que les images prennent plus de valeur. Or, malgré le désir des chorégraphes de travailler la parité des rapports, les images de couple exposées — qui incluent l’énergie, les scènes dramatiques et les costumes (couleurs et peau nue pour elle, noir et manches longues pour lui) — sont d’un conventionnalisme navrant, vues et revues.

C’est un vieux couple dont parle L’un l’autre, un couple romantique et encore séduisant — l’accueil chaleureux du public au soir de la deuxième en fait foi. Ce qui n’empêche pas certaines des images produites — elle est bardassée violemment comme une poupée ; sa dépendance à lui étant nettement majoritaire dans le spectacle —, qui ravissaient dans les années 1990, qui ont ravi encore d’autres générations dans les premières oeuvres de Virginie Brunelle, d’être désormais trop en porte à faux avec le discours social post #MoiAussi pour ne pas être choquantes. Les artistes ont la responsabilité des images qu’ils composent, qu’elles soient peintes consciemment ou non, comme des symboliques qui peuvent en émaner. L’un l’autre offre donc le paradoxe d’être une pièce à la fois intègre et d’un conventionnalisme qui ne peut être passé sous silence.

L’un l’autre

Une chorégraphie de et avec Sylvain Lafortune et Esther Rousseau-Morin Présentée par Danse Danse à la Place des Arts jusqu’au 20 octobre