Physique et mécanique du couple dans «L’un l’autre»

Sylvain Lafortune, un des spécialistes des portés au Québec, enseigne dans les écoles de danse professionnelles, assisté depuis une décennie par Esther Rousseau-Morin.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sylvain Lafortune, un des spécialistes des portés au Québec, enseigne dans les écoles de danse professionnelles, assisté depuis une décennie par Esther Rousseau-Morin.

Quand tu danses avec quelqu’un, en duo, en travail de partenaire, tu as un autre, quelqu’un pour interagir, quelque chose sur quoi rebondir », explique le danseur et cochorégaphe de L’un l’autre, Sylvain Lafortune. « Ta danse est en lien avec quelqu’un ; tu te concentres davantage sur la façon dont tes actions influencent et font bouger l’autre que sur ta seule danse ; ça, et ses réactions te font bouger à leur tour. Ça forme une boucle », une énergie qui circule. Et une danse, ose-t-on penser du bout des lèvres, moins narcissique, plus empathique.

Le travail de duo est au cœur de cette création, présentée à Danse Danse, forcément composée et dansée à deux, avec Esther Rousseau-Morin. Regard sur la physique — poids, vitesse, gravité, effet d’entraînement… — du couple.

Sylvain Lafortune est au Québec un des spécialistes des portés. On le voit passer dans les écoles de danse professionnelles pour enseigner le b.a.-ba des transferts et réception de poids, des envolées, de la compréhension du mouvement et du centre d’un partenaire. Sa thèse classifiait les portés en danse ; son mémoire portait sur l’apprentissage du duo.

« Le duo est la forme dans laquelle je m’épanouis. C’est ma passion, ce travail de partenaire que je définis comme toute situation dans laquelle il y a un échange de forces », explique-t-il en entrevue au Devoir, aux côtés d’Esther Rousseau-Morin, qui l’assiste dans son enseignement depuis une décennie, qui se définit aussi comme une « tripeuse de duo ». « Le duo est plus complexe que le solo, poursuit Rousseau-Morin, parce que tu dois tout de suite considérer l’ensemble. T’es constamment en feedback, et ça offre plus de possibilités. »

Le duo est la forme dans laquelle je m’épanouis. C’est ma passion, ce travail de partenaire que je définis comme toute situation dans laquelle il y a un échange de forces.

Les deux artistes, qui s’étaient rencontrés comme interprètes dans S’envoler, d’Estelle Clareton (2010), se sont réunis en studio pour chercher et creuser des questions, très physiques, à deux. « Il n’y a pas de danse dans cette pièce qui existe sans l’autre, explique Rousseau-Morin. Il n’y a pas de solo, pas d’éclatements : on a toujours l’intention de s’y remettre, de se commettre, de se réengager. » « Dans ma théorie, sourit Lafortune, à deux, tu forges ce que j’appelle le système, qui est plus fort, qui contient plus de possibilités, que la somme de ses parties. »

Arrêt sur un moment

« Le duo, d’habitude, c’est un moment dans une pièce, reprend Lafortune, et le porté, un moment dans le duo. » En s’y attardant, en étirant le temps, qu’advient-il de ces moments-là ? « Est-ce qu’on peut pousser un porté ? Jusqu’où ? Combien de temps peut-il durer ? Et le contrepoids, dans la durée, qu’est-ce que ça devient ? » illustre Lafortune. Ces études, toutes mécaniques soient-elles, soulèvent tout de suite les notions de dépendance et d’interdépendance ; de rapports de force ; d’abandon, de contrôleet de responsabilité ; de gestion de risque. Entre autres.

Des questions brûlantes dans le contexte social actuel, post-#MoiAussi. Un contexte dont les créateurs ont conscience, mais dont ils n’ont pas voulu s’inspirer directement, et qu’ils ne convoquent pas sur scène.

Même s’ils ont conscience qu’ils incarnent — un homme et une femme sur scène, lui plus vieux, elle plus belle — un archétype social de couple occidental. « Évidemment que tout le monde va voir un couple dans ça ! » disent-ils. D’autant que le duo impose une proximité, souvent une intimité, qu’il est facile de lire comme amoureuse. Et ce même s’ils ont volontairement évité la narration, choisissant des situations plus abstraites, intemporelles, universelles, espèrent-ils.

« Il n’y a plus d’espace privé dans le duo », croit Lafortune. Ce que Rousseau-Morin dédit : « L’état est l’espace privé, ce qu’on vit, chacun pour soi. Et en même temps, on est si près l’un de l’autre quand on danse, il y a tellement d’empathie que je peux savoir dans quel état est Sylvain. »

Une hypervigilance envers l’autre s’élève, nomment les deux danseurs, et aussi à travers les nombreuses rotations et girations dans lesquelles ils se lancent, jusqu’au vertige. « Qu’est-ce qui fait que la tache, purement physique, peut créer une évocation, une métaphore, une image ? » questionnent encore les créateurs. « Au début, on voulait éviter le convenu, les clichés », se remémore Esther Rousseau-Morin, pour finalement accepter de les frôler, les embrasser de-ci, de-là.

« Il y a toutes sortes de rapports à travers lesquels on passe. Des rapports de force, répètent-ils, des rapports de pouvoir et des rapports d’influence. On en joue. » « Je peux prendre le poids d’Esther pour la soulever, détaille Lafortune, mais elle peut aussi m’imposer son poids, et c’est un autre rapport de force. C’est important pour nous d’avoir un rapport égalitaire. Je voulais travailler avec Esther parce qu’elle est capable de me soulever. Mais ça n’a pas empêché de rencontrer les limites. »

Car la différence de poids — 55 livres de plus pour lui que pour elle — et de force dans le haut du corps fait « qu’on n’a pas les mêmes possibilités. Quand Esther me lève, il faut que la technique soit impeccable. On a moins de possibilités d’erreurs », d’ajustement. À l’opposé ? Lafortune a réalisé qu’il avait du mal à s’abandonner en étant porté, qu’il n’est pas si simple de se laisser aller à l’autre.

« On se demande ce que les relations peuvent être, quel nouvel équilibre on peut trouver dans les rapports de force, comment on peut prendre conscience de ceux qui existent, comment les maîtriser, indique Sylvain Lafortune. La relation qu’on met en scène me ressemble, elle ressemble aux relations que j’ai dans ma vie. Une relation, c’est du travail. Il faut faire un effort. Il faut un engagement, de l’écoute, de la générosité, de l’attention. Et il peut y avoir des malentendus. »

Même quand on les travaille de manière purement mécanique, purement fonctionnelle.

L’un l’autre

Une chorégraphie de et avec Sylvain Lafortune et Esther Rousseau-Morin. Présentée par Danse Danse, à Place des Arts, du 16 au 20 octobre.