«L’affadissement du merveilleux»: au seuil de la catharsis

Les transformations musculeuses et osseuses des corps engagent des expressions faciales qui voyagent de la placidité à l’ébahissement, l’hébétement et l’éblouissement.
Photo: Mathieu Doyon Les transformations musculeuses et osseuses des corps engagent des expressions faciales qui voyagent de la placidité à l’ébahissement, l’hébétement et l’éblouissement.

C’est en s’en remettant entièrement au pouvoir d’évocation du corps que Catherine Gaudet jette les bases d’une démarche esthétique renouvelée. Dénué d’artifice et évacuant toute parole, L’affadissement du merveilleux représente une purge dans le répertoire de la chorégraphe, jusqu’ici marqué par la théâtralité. L’intense traversée d’états de corps de cette pièce portée avec force et un don total par les cinq interprètes nous amène au seuil de la catharsis.

Sur un plateau blanc immaculé apparaissent, à quelques millimètres les uns des autres, Dany Desjardins, Francis Ducharme, Caroline Gravel, Leïla Mailly et James Phillips. Yeux fermés, à moitié nus, ils se tiennent en ligne et se déplacent lentement à travers la scène. À l’aveugle, leurs doigts et mains qui s’effleurent accidentellement semblent faire office de point d’appui et de repère spatial.

Dans ce lent parcours qui évolue en avançant et reculant, des motifs se répètent alors que les corps se transforment de manière continue sur un rythme électronique binaire omniprésent, doux et hypnotisant signé Antoine Berthiaume. Les clavicules deviennent saillantes, les épaules se haussent, certaines parties du corps s’affaissent et s’écrasent. Le mouvement semble contraint depuis l’intérieur de leur chair. Ces transformations musculeuses et osseuses engagent des expressions faciales qui voyagent de la placidité à l’ébahissement, l’hébétement et l’éblouissement.

Cri de nourrisson soudain à l’unisson. Ils s’ébattent et se débattent, grotesques et affligés. La ligne se brise pour que se détache un solo, puis une ronde de nuit, symbole d’un rite païen. Des postures de séduction entrent en interférence avec la dimension rituelle de type bacchanale alors que la marche initiale prend des allures de catwalk circulaire. Les têtes basculent en synchronie à l’unisson jusqu’à l’extase.

Une sensualité presque dérangeante parce qu’étrange et tordue s’éprend des corps, qui finissent par ruisseler de sueur. L’endurante et viscérale chorégraphie leur arrache des râles, vocalises, gémissements, essoufflements. Malgré la légèreté recherchée au détour d’une pointe d’humour, une violence apparente habite les cinq performeurs poussés jusqu’à l’épuisement dans leur transe. Et cette violence des corps donnés en offrande — bien que les performeurs soient sidérants dans leur don de soi — interdit qu’on se projette entièrement dans leur état altéré de la conscience et a pour effet de nous laisser au seuil de la catharsis, suspendu nous-même, dans les tout derniers instants, entre le merveilleux et la fadeur.

L’affadissement du merveilleux

Chorégraphie de Catherine Gaudet (Lorganisme) avec Dany Desjardins, Francis Ducharme, Caroline Gravel, Leïla Mailly, James Phillips. Musique d’Antoine Berthiaume. À l’Agora de la danse jusqu’au 29 septembre.