L’exil à hauteur d’enfant

Dans son travail avec les enfants, pour «Franchir la nuit», Rachid Ouramdane s’est centré sur l’éloquence de leur silence, sur l’immensité de leur solitude. «Même quand ces enfants font foule, ils sont seuls», dit le chorégraphe.
Photo: Patrick Imbert Dans son travail avec les enfants, pour «Franchir la nuit», Rachid Ouramdane s’est centré sur l’éloquence de leur silence, sur l’immensité de leur solitude. «Même quand ces enfants font foule, ils sont seuls», dit le chorégraphe.

« Souvent, quand on parle des réfugiés, on parle de leurs réalités, de leurs histoires, de leurs parcours, mais je crois qu’on sous-estime combien ils nous transforment intimement », affirme Rachid Ouramdane, rencontré la semaine dernière lors de son passage à la Biennale de Lyon. Dans Franchir la nuit, le chorégraphe français d’ascendance algérienne, codirecteur du Centre chorégraphique national de Grenoble, met en scène un groupe d’enfants migrants. Une approche délicate et sensible, méticuleusement menée.

Ayant déjà touché le sujet de la migration par le passé en travaillant auprès de personnes vulnérables, (réfugiés climatiques et politiques, victimes et témoins d’actes de barbarie) — parfois directement sur le terrain —, Rachid Ouramdane parle d’un thème qui le poursuit : « Ce travail avec des personnes qui sont faites d’un ailleurs, c’est quelque chose que je détricote depuis des années. C’est un peu une obsession et une manière d’être en phase avec ce qui m’a construit chorégraphiquement. Parallèlement à ma formation d’artiste, il y a l’école de la vie : ce à quoi j’ai été confronté et mon héritage culturel. Le désir de résoudre une équation qui réunit l’ici et l’ailleurs me hante. »

Leitmotiv de ses créations, que celles-ci soient documentaires ou abstraites, la figure de l’étranger revient pour lui non pas à dévoiler la personne en scène, mais à sonder l’imaginaire qu’on projette sur elle. « Cette figure vient nous interroger sur notre quotidien et sur la France d’aujourd’hui dans sa diversité : une France à la fois humaniste et accueillante, et une France qui a plutôt tendance à rejeter les autres. »

L’importance du processus

L’implication d’enfants dans ses projets est relativement récente pour Rachid Ouramdane. Pour ce spectacle, il a mené un travail en atelier à Grenoble, suivi de près par les instances de la protection de l’enfance et une équipe d’éducateurs, de psychologues et de travailleurs sociaux. La construction d’une complicité, cruciale, s’est développée sur un an avec un groupe d’enfants changeant au gré de leurs placements dans des familles.

À l’approche des jeunes réfugiés, il s’est rendu compte de leur rupture précoce avec le monde de l’enfance et « de leur perception de certaines valeurs qui est assez cabossée ». Des éléments sur lesquels il a voulu mettre l’accent. À cause de la pression mise à l’arrivée sur le territoire par les autorités pour déterminer leur âge et leur accorder un statut, l’intention du témoignage oral a vite été écartée de la création.

L’artiste s’est plutôt centré sur l’éloquence de leur silence, sur l’immensité de leur solitude : « Même quand ces enfants font foule, ils sont seuls. Ça reste une pièce abstraite, il y a aucune prétention à changer le monde, si ce n’est peut-être d’appuyer une prise de conscience et d’apporter un éclairage nouveau. Ce qui fait oeuvre et agit plus directement dans leur vie, c’est le quotidien partagé ensemble, de se retrouver et tout ce à quoi ça leur permet d’accéder. »

La notion de spectacle et sa finalité étant très abstraites pour les enfants, le créateur mesure de plus en plus que ce qui est créé pour le spectateur et ce que ça crée pour eux ne se situe pas au même endroit.

Questionnements éthiques

« Quand vous travaillez avec des personnes qui ont eu à faire face à un trauma, la question éthique est la première chose que vous devez vous poser. J’y ai été plusieurs fois confronté. Ici, on a dû se poser la question du rapport à l’eau très vite en consultant la psychologue », affirme-t-il.

Les réactions des associations humanitaires à son approche diffèrent encore. Certaines y restent réfractaires, mais beaucoup, à l’opposé, l’approchent volontiers pour intervenir, voyant la pertinence de son travail sur le parcours thérapeutique des personnes en situation de vulnérabilité, menant parfois certaines à extérioriser un vécu innommable par les voies habituelles.

Tout en travaillant sur des sujets de société sensible, Rachid Ouramdane a pour objectif de faire remonter à la surface des sentiments intérieurs et des espaces mentaux. Intégrant l’eau et des vagues en scène, il a voulu faire écho à la catastrophe humanitaire de notre siècle des migrations par voie maritime autour du bassin méditerranéen.

Il refuse cependant d’en arriver à des images chocs pour aborder des sujets aussi graves, et s’en remet au parti pris de la douceur : « Souvent, le choc résulte d’une longue montée, voire a un effet après coup. Je restitue principalement ce que je perçois de ces personnes, ce qui est souvent de la pudeur et de la réserve. »


Le Devoir séjourne à Lyon à l’invitation de la Biennale de la danse.