Nos improbables existences dans l’œil de Catherine Gaudet

La pièce montre comment cinq individus — Caroline Gravel, Francis Ducharme, Leïla Mailly, James Phillips et Dany Desjardins, ici en répétition — tentent de s’extirper de leur quotidien et d’accéder à un état de conscience plus ouvert en créant des sortes de rituels.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La pièce montre comment cinq individus — Caroline Gravel, Francis Ducharme, Leïla Mailly, James Phillips et Dany Desjardins, ici en répétition — tentent de s’extirper de leur quotidien et d’accéder à un état de conscience plus ouvert en créant des sortes de rituels.

C'est avec un rapport renouvelé à la création et au spectateur que Catherine Gaudet amorce un nouveau cycle. Connue pour la frontalité de ses pièces, la chorégraphe laisse de côté l’aspect confrontant qui caractérisait ses précédentes créations (Tout ce qui va revient, Au sein des plus raides vertus) pour chercher à plonger le spectateur dans un autre état de conscience et un autre espace-temps.

« Je suis entrée en studio portée par un nouvel élan, avec un regard frais », affirme la créatrice, qui prend en l’occurrence ses distances avec la théâtralité qu’elle affectionnait tant. « Je ne m’attendais pas à avoir envie de créer autrement. Je pensais même revenir à mes bases, mais j’étais incapable de voir les interprètes entremêlés dans l’espace et être dans une forme qui n’était pas assez claire. C’est comme si mon regard était déshabitué à la complexité de ce qui pouvait se passer en studio. » Elle a adhéré alors à son élan premier et s’est centrée sur la composition de formes simples circulaires et en spirale, et des mouvements d’aller-retour.

Les danseurs sont des êtres qui sont exactement au point central entre le merveilleux et la prison de leur condition. Dans la pièce, ils sont comme des oracles. Les époques, les civilisations, les humanités les traversent. Je leur donne la consigne de se décoller de l’affect et d’incarner les images qui leur viennent, mais d’une manière détachée.

L’affadissement du merveilleux, titre volontairement littéraire, présage une tension entre deux extrêmes. Le merveilleux, pour Catherine Gaudet, se loge dans le simple fait d’être et d’exister sur cette planète, cette chimie improbable des éléments d’où surgit la vie. « Les danseurs sont des êtres qui sont exactement au point central entre le merveilleux et la prison de leur condition. Dans la pièce, ils sont comme des oracles. Les époques, les civilisations, les humanités les traversent. Je leur donne la consigne de se décoller de l’affect et d’incarner les images qui leur viennent, mais d’une manière détachée. Ils sont prisonniers de leur condition d’humain, celle qui les pousse à répéter éternellement les mêmes schémas. Ce qui fait en sorte que dans nos vies, notre perspective rapetisse, qu’on ne voit que les soucis du quotidien sans plus considérer l’aspect improbable de notre incarnation. »

Temps circulaire et cycles

À travers un basculement constant entre fadeur et merveilleux, la pièce montre comment cinq individus — Dany Desjardins, Francis Ducharme, Caroline Gravel, Leïla Mailly, et James Phillips — tentent de s’extirper de leur quotidien et d’accéder à un état de conscience plus ouvert en créant des sortes de rituels. L’idée d’un temps circulaire est mise de l’avant, tandis que les lignes de temps des individus s’entremêlent à la ligne de l’humanité : « Nos petits temps individuels, ces cercles concentriques qui s’additionnent, créent le temps de l’humanité », affirme la créatrice. D’où le choix d’établir un lien entre des images à la fois quotidiennes et banales et la vision d’une fresque, forme qui, dans l’histoire de l’art, sert à représenter et fixer une époque.

Intimement lié à la circularité du temps, le cycle est devenu un thème central de sa création. « Les cycles font le lien avec ce constat du merveilleux, cette espèce de cycle de vie et de naissance, de commencement et de fin, une circularité incessante qui crée l’univers dans lequel on vit. Pour moi, c’est une manière de me rattacher à la sensation du grandiose et à ce qui nous dépasse. » Quant aux œuvres qui l’ont influencée, Catherine Gaudet nomme la conception du temps dans The Arrival, film de Denis Villeneuve, ainsi que le chef-d’œuvre de Kubrick, 2001, l’odyssée de l’espace.

Un tournant serein

Jusqu’alors, la créatrice s’attachait à faire vaciller le masque social et son vocabulaire chorégraphique impliquait une esthétique de la défaillance. Une démarche singulière qui a fait son renom. Ce nouveau tournant, même s’il implique une prise de risque, reflète pourtant un rapport à la création beaucoup plus serein pour la chorégraphe : « Avant, le fait de me mettre en représentation en tant qu’artiste me confrontait beaucoup. Ça me faisait violence et ça imprégnait mes pièces. C’est comme si, par le passé, je sentais qu’il n’y avait pas de place à l’échec. Ça me terrifiait et j’avais un peu envie de me rebeller contre ça. »

Même si elle observe une tentative de réhabilitation du droit à l’échec dans les discours entourant l’art du spectacle, dans le système actuel, cette place fondamentale reste chimérique à ses yeux : « On vit dans une société du spectacle. Surtout à cette époque-ci, on vit de spectacle en spectacle. Ta réputation dans le milieu tient jusqu’à la prochaine création », conclut-elle en assurant que, désormais, elle se sent personnellement dégagée de cette pression et prête à élargir ses perspectives.

L’affadissement du merveilleux

Une chorégraphie de Catherine Gaudet (Lorganisme) avec Dany Desjardins, Francis Ducharme, Caroline Gravel, Leïla Mailly et James Phillips. À l’Agora de la danse, du 26 au 29 septembre.