«Hard to Be Soft»: au nom du père et du fils

La chorégraphe nord-irlandaise Oona Doherty s’est approprié avec brio le solo ponctué de mimiques et postures typiquement masculines récupérées des jeunes des quartiers chauds de Belfast, mais où se loge également une vulnérabilité et une certaine douceur.
Photo: Patrick Imbert La chorégraphe nord-irlandaise Oona Doherty s’est approprié avec brio le solo ponctué de mimiques et postures typiquement masculines récupérées des jeunes des quartiers chauds de Belfast, mais où se loge également une vulnérabilité et une certaine douceur.

Quatre tableaux comme on construirait un chemin de croix. Voilà comment Oona Doherty, chorégraphe nord-irlandaise qui a connu ces dernières années une véritable ascension en Europe, décrit sa nouvelle création. Hard to Be Soft porte à la scène et à l’écran quatre perspectives sur la réalité urbaine de Belfast. Cette ville à laquelle la créatrice est tant attachée et où une part importante de la jeunesse, lourdement touchée par la précarité et le désoeuvrement, subit la violence comme elle la perpétue.

Dans un collage de sections qui met en lumière différents archétypes, Oona Doherty investit une part intime en impliquant des témoignages de ses proches sur leur vie dans la capitale nord-irlandaise, sur l’expérience des femmes notamment.

Force de la vulnérabilité

« Le duo entre les deux hommes est inspiré par mon père, qui est de la génération ayant connu la guerre civile, et mon frère, qui fait partie des forces de police, explique la créatrice. Je voulais montrer comment les hommes de ces deux générations ne communiquent pas et voir ce qu’il pourrait bien se passer s’ils s’ouvraient et s’ils apprenaient à communiquer ensemble. Il y a un héritage très lourd provenant de la génération précédente. Il se retrouve dans les corps d’aujourd’hui. C’est une vraie lignée de peine qui est transmise de génération en génération. »

Le duo entre les deux hommes est inspiré par mon père, qui est de la génération ayant connu la guerre civile, et mon frère qui [est policier]. Je voulais montrer comment les hommes de ces deux générations ne communiquent pas et voir ce qu’il pourrait bien se passer s’ils s’ouvraient.

N’ayant pas d’autres choix que d’incarner elle-même la partition qu’elle a composée pour le danseur Ryan O’Neil, absent car occupé par un autre contrat, Oona Doherty s’est approprié avec brio le solo ponctué de mimiques et de postures typiquement masculines récupérées des jeunes des quartiers chauds, mais où se logent également une vulnérabilité et une certaine douceur. Un défi pour la danseuse, qui dit « danser avec beaucoup de dureté, comme un homme » et qui fournit un effort continuel pour arriver à un point de douceur et d’ouverture, des parts plus innées chez son interprète masculin.

Une armée d’adolescentes d’une ville à l’autre

Dans une société hétéronormative et majoritairement binaire du point de vue des genres, la vulnérabilité chez les hommes rime à tort avec faiblesse. Bien que la chorégraphe se centre sur la masculinité, elle a aussi voulu poser en parallèle les carcans imposés aux jeunes filles, qu’elles y cèdent ou qu’elles tentent d’y résister. « Quand on va dans le centre de Belfast, on trouve des groupes de filles maquillées à l’extrême qui traînent ensemble. Cette façon de se maquiller à outrance est une forme de dureté, une forme de protection. » Elle nomme ce phénomène « Sugar Army », et pour cette section a travaillé avec des adolescentes de Belfast dans la pièce originale, et dans la version présentée à la biennale de la danse avec de jeunes danseuses de hip-hop de la banlieue lyonnaise.

« Les jeunes filles vivent beaucoup de pression pour ressembler à un idéal. J’ai pensé que ce serait bien qu’on voit vraiment leurs âmes, plus fortes que le maquillage. Je me suis en fait pour ça inspirée du haka, la danse de guerre pratiquée en Nouvelle-Zélande, notamment par l’équipe de rugby les All Blacks. Car c’est une danse très expressive et protestataire qui ramène l’expression de l’âme des guerriers sur leurs visages. Ce qui est presque à l’opposé de ce que font les filles extrêmement maquillées. »

D’un œil extérieur, on serait porté à discerner dans ces créations une mise en scène de la performance de genre. S’inspirerait-elle des thèses des études de genres comme celle de Judith Butler ? « Je suis embarrassée de dire que non, répond la créatrice. Pour être honnête avec vous, j’ai fait au départ une danse à propos des hommes pour un homme. En reprenant le rôle d’un homme, je n’avais pas réfléchi consciemment sur le moment à la signification que ça pourrait prendre. C’est après, quand on m’a fait remarquer que je remettais en question les normes de genre, que j’ai réalisé que ça pouvait avoir cette signification. Mais je crois que quand on essaie de représenter l’amour pur et de toucher à la question de la difficulté des luttes, pour moi, dans ce spectacle, le genre n’importe pas. »

La créatrice assume par contre sans conteste et haut et fort son féminisme, et rêve de rassembler les « Sugar Armys » nord-irlandaise et française pour mener une action dans les rues pour la légalisation de l’avortement en Irlande du Nord.