Le «Sacre du printemps» dont vous êtes le héros

Dans un dispositif qui troque les règles du théâtre à l’italienne contre d’autres contraintes, il est toujours possible pour les joueurs d’obéir ou de conspirer contre le maître du jeu.
Photo: Blenda Dans un dispositif qui troque les règles du théâtre à l’italienne contre d’autres contraintes, il est toujours possible pour les joueurs d’obéir ou de conspirer contre le maître du jeu.

Prendre le Sacre du printemps de Pina Bausch, chef-d’œuvre de la danse contemporaine. En faire un jeu de rôles en soufflant les consignes à l’oreille de ses participants. Faire en sorte que ces derniers s’approprient les pas complexes et vivent de l’intérieur les dynamiques traversant la pièce. Telle est l’audacieuse initiative de Roger Bernat avec son Sacre destiné aux amateurs de danse les moins farouches. Un projet qui peut paraître de prime abord ambitieux, mais qui est rigoureusement ficelé et peaufiné depuis huit ans qu’il tourne à travers le monde.

Ni chorégraphe ni danseur, l’artiste catalan est un spectateur assidu de danse et un penseur érudit de son théâtre. Depuis une dizaine d’années, il pilote des projets chorégraphiques basés sur la participation du public. Une démarche artistique singulière en ce qu’elle renverse radicalement le rôle du spectateur et où la « belle danse » s’éclipse au profit d’une expérience du vivre ensemble ludique… et potentiellement déroutante.

Redéfinir les règles du jeu

« L’objectif à travers mon adaptation du Sacre, c’est que le public se demande quelle est sa place par rapport à la communauté. C’est d’ailleurs le sujet de l’œuvre de Stravinsky : un groupe décide de sacrifier un de ses membres pour avoir droit à un nouveau printemps », rappelle Roger Bernat, précisant que l’œuvre canonique est un miroir tendu à la société de son époque.

Le désir d’ouvrir une réflexion sur la collectivité et ses mécanismes se trouve au cœur même de la démarche de l’homme de théâtre. « Dans la version de Pina Bausch, ce rapport de chacun à la communauté est très clair, poursuit-il. Sauf que le spectateur n’est pas coupable du sacrifice, il en est seulement le témoin. Je crois qu’il est temps aujourd’hui que le public comprenne que la position de témoin n’est plus innocente. »

Agir ou ne pas agir : telle est la question. En intégrant ou non la danse, les participants sont mis devant la tâche difficile de prendre position. Plusieurs options s’offrent à eux : rester témoins, incarner le chœur ou bien se glisser dans la peau des protagonistes principaux (au risque de se retrouver fictivement sacrifié !).

Dans un dispositif qui troque les règles du théâtre à l’italienne (silence, obscurité, mise en espace du public) contre d’autres contraintes, il est toujours possible pour les joueurs d’obéir ou de conspirer contre le maître du jeu.

« Cette pièce collective invite à une réflexion sur les règles qu’on se donne pour vivre ensemble », explique le metteur en scène, qui entrevoit un nouveau rapport de pouvoir entre lui et son « spect-acteur » : « Le pouvoir [du créateur], toujours présent même au théâtre classique, se déploie d’une manière différente dans les créations participatives. »

Cette pièce collective invite à une réflexion sur les règles qu’on se donne pour vivre ensemble

Dans le meilleur des cas, le jeu s’avère émancipatoire pour les participants, mais il arrive que certains résistent et tentent de faire plier les règles. Ultérieurement, beaucoup sont portés à se demander s’ils ont été à la hauteur de leurs propres attentes et de ce que la communauté demandait d’eux.

Désacraliser le Sacre

« La pièce de Pina Bausch m’intéressait beaucoup parce qu’elle n’épargne pas du tout la violence et la cruauté qui habitent toutes les communautés. La vision un peu infantile et naïve de la communauté comme lieu où les personnes se déploient comme des fleurs est une possibilité, mais on doit comprendre que toute communauté est aussi castratrice », affirme ce grand amoureux du travail de la chorégraphe allemande. Lorsqu’il était encore étudiant en théâtre, il lui arrivait d’ailleurs de faire des milliers de kilomètres jusqu’à Wuppertal pour aller voir les pièces de Bausch de son vivant.

Même s’il induit une relation désacralisée à la pièce originale, son Sacre pour héros d’un jour est une manière de lui rendre hommage. La beauté de ce projet, pour l’artiste, réside dans l’esprit de communauté éphémère qui en naît instantanément, et qui n’est pas lié à des racines nationales ni à une idéologie : « C’est plutôt une communauté de projet, et il est très beau de voir comment le public comprend très rapidement la responsabilité qui lui est donnée, comment les participants trouvent ensemble une façon de régler les problèmes rencontrés pour mener la chorégraphie jusqu’à sa fin », conclut-il.

Comment Roger Bernat est-il venu à l’art participatif ?

« C’est mon passé de spectateur qui m’a donné envie de me tourner vers cette forme. J’ai toujours aimé les spectacles où mon rapport aux autres spectateurs est presque plus important que mon rapport à ce qui se déroule sur scène. Le théâtre donne cette possibilité de rapport au discours en trois dimensions. Avant, avec les interprètes et les danseurs, j’essayais de faire agir le public de manière assez brutale. L’idée que le spectateur est passif et qu’il faut aller le chercher presque jusqu’en dehors du théâtre, le secouer et le faire bouger, est un symptôme du théâtre du XXe siècle. Ce besoin — je dirais presque cette hystérie — de bousculer le public pour qu’il nous donne cette réponse que nous, artistes, n’avons pas, c’est quelque chose qu’on peut observer depuis le futurisme jusqu’à la Judson Church. Un moment donné, j’ai pris conscience que cette relation maladive au public n’était pas jouissive. J’ai donc décidé d’écarter les danseurs et les acteurs pour mieux travailler avec le public en laissant de côté ce besoin de le bousculer et en construisant simplement des jeux, des installations qui ont des règles et une durée prédéfinies. »

Le sacre du printemps

À l’Agora de la danse, du 12 au 15 septembre