La danse en mille feuilles technologiques

Dans «Eve 2050», installation-performance d’Isabelle Van Grimde, des caméras infrarouges capteront des images pour en permettre une rediffusion en temps réel.
Photo: Jérôme Delapierre Dans «Eve 2050», installation-performance d’Isabelle Van Grimde, des caméras infrarouges capteront des images pour en permettre une rediffusion en temps réel.

La rentrée danse ? Elle se démarque par de nombreux regards sur l’intime — le rapport aux souvenirs, aux racines, au duo — et par un nombre inédit de créations intégrant les nouvelles technologies. Des propositions qui flirtent avec la réalité virtuelle, l’idée du corps augmenté, la géolocalisation, la projection vidéo architecturale ou la vidéoprojection en temps réel. Qu’est-ce qui entre en jeu quand danse et nouvelles technologies se rencontrent ? Que devient le corps, la chorégraphie ? Discussion(s), avec trois chorégraphes à la fibre artistico-geek.

Coïncidence ? Air du temps ? Il y aura cet automne Isabelle Van Grimde à l’Agora de la danse et le déploiement en trois temps, du Web au théâtre, de son Eve 2050. Line Nault, à la même enseigne, jouera dans SuperSuper de mots et de codages, de systèmes et de flux génératifs. À Tangente, la chorégraphe Margherita Bergamo présentera une autre Eve (la danse est un espace sans lieu), faisant bouger quelques spectateurs greffés de lunettes, pris à la fois dans une réalité virtuelle et sur scène. Côté vidéo, Caroline Laurin-Beaucage projettera en très, très grand, dans le Quartier des spectacles, son Rebo(u)nd ; Dave St-Pierre, à l’Usine C, intégrera encore dans Néant 360 des vidéos d’Alex Huot.

« Une des questions, quand on parle d’intégration des nouvelles technologies à la danse, c’est ce à quoi on se réfère exactement », se demande de son côté le chorégraphe et interprète Stéphane Gladyszewski. « La vidéo existe depuis les années 1980, le projecteur et l’ordinateur aussi. J’ai l’impression que, dès qu’il y a technologies sur scène, on les considère comme des nouvelles technologies, alors qu’en ce moment elles se trouvent plutôt du côté de la réalité virtuelle, du traitement de données à grand volume, de la géolocalisation. Les nouvelles technologies, pour moi, c’est quand il y a un côté inventif dans l’utilisation de technologies multiples, mises ensemble. C’est lié au multimédia. »

Si M. Gladyszewski ne présente pas de nouvelle création cette saison, sa signature, depuis ses premières heures universitaires, s’est forgée en utilisant vidéo et technologies. Inspiré par Michel Lemieux et Victor Pilon, il aime ce que les nouvelles technologies peuvent créer d’univers quasi psychédélique. « Ça me fait oublier les limites tangibles, physiques ; ça repousse les frontières sensorielles, qui limitent ma façon habituelle de percevoir ; ça dilate ma conception de la réalité ; ça a un grand potentiel d’illusion. C’est une façon d’aller davantage au coeur de la sensation. »

Le temps, et l’argent

Dès qu’on se tourne en danse vers la technologie, il faut, chose certaine, des moyens. Beaucoup de moyens, dans une discipline considérée de manière générale comme pauvre. Pour le matériel d’abord, de pointe et onéreux. Et pour le temps qu’il faut pour le tester, parfois en présence des interprètes. « On a dû essayer différentes lunettes de réalité virtuelle avant de choisir lesquelles utiliser » dans Eve (la danse est un espace sans lieu), explique Margherita Bergamo, pour cette pièce où trois spectateurs plongeront dans un univers virtuel, devenant ainsi partenaire des danseurs sur scène.

Photo: Montréal Danse Les pièces «Ground» et «Rebo(u)nd», présentées en diptyque, explorent les thématiques de gravité et de pulsion, avec un volet multimédia.

L’expérience touche ainsi d’autres sens que la vision et l’audition, croit la chorégraphe, qui cherche ici à incarner la réalité virtuelle, à créer des sympathies et empathies entre la coprésence et le virtuel. « Ensuite, à chaque répétition, il faut connecter des câbles, des routeurs, des matériaux. C’est toujours plus compliqué. »

« Le matériel coûte cher, et devient désuet très rapidement. Il faut que ton échéancier soit clair, que tu sois sûr de ta shot quand tu commences », précise de son côté Stéphane Gladyszewski. Tous les interviewés concluent que la technologie réclame de s’armer de patience. De s’en blinder, même. « Il faut apprivoiser l’outil, se l’approprier, apprendre comment il fonctionne, ses limites, qu’il devienne une extension de soi. Après ça t’impose, par rétroaction, une manière de créer, en redonnant des possibilités, poursuit M. Gladyszewski. « Ça demande des tests, des tests, beaucoup, beaucoup de tests… C’est un processus beaucoup plus lourd et moins flexible que d’avoir juste un corps en scène. Le rythme que ça impose est autre, et entraîne plus d’étapes de travail. Et tu as plus qu’une partition à prendre en considération. »

Photo: Émilie Dumais Agora de la danse Le triptyque SuperSuper, par l’artiste multidisciplinaire Line Nault, allie mouvement dans l’espace et codage.

Une donnée que Mme Bergamo et Isabelle Van Grimde nomment également, et comme étant un facteur excitant, une exigence supplémentaire de concentration qui se déploie en mille couches, sur mille feuilles. « Quand tu veux changer une seule note, c’est problématique », illustre le chorégraphe, « parce qu’il peut y avoir des choses qui ont été coulées dans le béton auparavant et que tu ne peux plus changer — si tu as déjà filmé tes images vidéo par exemple. »

Danseurs +

La chorégraphe de Corps secretsn’avait vraiment aucune attirance pour les nouvelles technologies lorsqu’elle a été invitée comme artiste à participer au Centre interdisciplinaire de recherche musique, médias et technologies de McGill. La résidence de trois ans a fait naître deux créations, Duo pour un violoncelleet un danseur et Les gestes, mais aura surtout été un laboratoire extraordinaire pour Isabelle Van Grimde. « C’est un privilège d’être chorégraphe au XXIe siècle, et avec les nouvelles technologies, qui ajoutent beaucoup de complexité. Ça débouche sur le design, sur la science… Je ne sais pas si j’aurais continué à chorégraphier sans cette ouverture de champ. »

La créatrice, qui travaillait déjà en oeuvre ouverte, avec des partitions mobiles où les danseurs font des choix (dans l’ordonnancement des sections, par exemple), croit que cette manière est une bonne prédisposition pour l’intégration des technologies ou de l’interactivité. Dans l’installation-performance Eve 2050, caméras infrarouges et ordinateurs camouflés capteront et rediffuseront images et sons en temps réel. « La technologie entraîne des contraintes et des tâches supplémentaires pour les interprètes. Ce sont eux qui déclenchent tout ce qui est image et son. Ils ont, en plus de leur partition chorégraphique, é-nor-mé-ment d’information à gérer, et davantage de responsabilités. Ils ne sont plus simplement exécutants. Dès le moment où les danseurs font des choix, qu’on parle d’oeuvre ouverte ou d’intégration des technologies, leur présence, je trouve, devient plus vibrante. Du fait qu’ils déclenchent les effets, ça amplifie leur portée, et le visuel et le son deviennent des extensions de leur corps. On ne le réalise pas encore, mais je crois que ça révolutionne vraiment le travail et les responsabilités de l’interprète dans un spectacle. »

À surveiller aussi

Le sacre du printemps, de Roger Bernat. Écoutez les consignes soufflées dans les écouteurs pour danser — ou pas, au choix — vous-même Le sacre du printemps (1975) de Pina Bausch. À l’Agora de la danse, du 12 au 15 septembre.

Néant 360, de Dave St-Pierre.Une performance-fleuve de six heures qui ramène Dave St-Pierre sur le devant de la scène, en solo. À l’Usine C, le 27 octobre.

Or, de Sarah Dell’Ava. La chorégraphe poursuit sa recherche hors norme, hors forme, étalant une rencontre intime avec le public sur 4 heures par jour, neuf jours durant, pendant lesquels le spectateur peut y retourner à volonté. À Tangente, du 14 au 22 septembre.

Hidden Paradise, de Marc Béland et Alix Dufresne. Une chorégraphie sur l’évasion fiscale ? Oui, et les créateurs d’inspirent des discours d’Alain Deneault. À La Chapelle, les 29 et 30 octobre, et du 3 au 6 novembre.

Vraiment doucement, de RUBBERBANDance. Première pièce « grand format », au théâtre Maisonneuve, pour le populaire chorégraphe Victor Quijada. À Danse Danse, du 5 au 8 décembre.