La danse sous les projecteurs de la pop

Une scène tirée du vidéoclip «Apesh**t», des Carters, filmé au Musée du Louvre à Paris
Photo: YouTube Une scène tirée du vidéoclip «Apesh**t», des Carters, filmé au Musée du Louvre à Paris

Profitons du passage de Florence and the Machine au festival Osheaga pour décortiquer la tendance chez les stars de la musique d’avoir recours aux services de chorégraphes de danse contemporaine pour leurs vidéoclips. Un phénomène qui se propage dans les sphères de la pop.

Dans le vidéoclip de Big God, son dernier titre, la chanteuse Florence Welch apparaît comme une prêtresse entourée de cinq danseuses aux voiles colorés. Dans leurs mouvements bruts, leurs longs jupons charrient l’eau recouvrant le sol sur toute la surface à leurs pieds. Autant dans la gestuelle convoquée que dans le visuel, les amateurs de danse contemporaine reconnaîtront aisément des références à Vollmond et au Sacre du printemps, pièces de l’emblématique chorégraphe allemande Pina Bausch. Et pour cause ! La chanteuse est allée chercher Akram Khan, danseur contemporain britannique et bengali de renom, pour signer sa chorégraphie.

Nouvelle tendance ou engouement passager ? Du côté de Beyoncé et de Jay-Z (The Carters), on se tourne aussi vers de grands noms de la danse. Il semble que Queen B ait tiré leçon de la poursuite intentée par Anne Teresa De Keersmaeker contre le plagiat de son visuel et de séquences chorégraphiques entières pour le clip de Countdown en 2011. Après plusieurs collaborations, le couple, aujourd’hui plus prudent, s’est à nouveau offert les services de Sidi Larbi Cherkaoui pour signer les pas du vidéoclip de Apesh**t, tourné dans le Musée du Louvre.

Effacer les frontières, au-delà de la célébrité

Si les collaborations avec des célébrités internationales permettent à un art qui sort rarement de ses niches de tomber sous l’œil du grand public, y a-t-il quelque chose à perdre au change pour les chorégraphes ? Selon l’historien et critique de danse Philip Szporer, c’est surtout une manière pour les danseurs contemporains d’élargir leurs palettes, d’enrichir leurs boîtes à outils et d’avoir accès à un plus large public. Pour certains, comme Akram Khan, qui a participé par le passé à la tournée Showgirl de Kylie Minogue en chorégraphiant la section « Samsara », c’est aussi une occasion de réaliser le rêve de se produire devant une jauge de milliers de spectateurs. Situation inédite pour un danseur contemporain.

« En fait, pendant son enfance, Sidi Larbi Cherkaoui a plus été marqué par Madonna, Prince, Kate Bush et Michael Jackson — sur la musique de qui il a dansé ses premiers pas — que par des artistes de danse contemporaine. Pour moi, ce n’est donc pas hors norme de le voir travailler dans le mainstream et la culture pop, » affirme M. Szporer, mentionnant les multiples projets du chorégraphe avec le milieu de la musique pop et alternative, dont la comédie musicale Jagged Little Pill revisitant le répertoire d’Alanis Morissette et des vidéoclips pour Sigur Rós et Woodkid.

« La vidéo des Carters prône à la fois des idées d’égalité et d’équité et, à mon avis, appelle à un geste de réconciliation et d’effacement des frontières, affirme le spécialiste. Ce sont des valeurs que porte Cherkaoui dans son propre travail à la scène. » En tant que Belge né d’un père marocain et Arabe vivant dans une société non arabe, il est fort probable que l’artiste se soit reconnu dans le message porté supposément par les Carter, qui célèbrent avec Apesh**t leur ascension dans un monde artistique où les institutions sont surtout dominées par des personnes blanches et qui portent encore les résidus du colonialisme.

Références dans l’ombre ?

Sur YouTube et dans divers médias, des analyses visant à démystifier les symboles disséminés dans les vidéoclips de Florence and the Machine, des Carter et de Childish Gambino (This Is America chorégraphié par la Rwandaise de 23 ans Sherrie Silver) fleurissent. Si beaucoup reconnaisssent les figures mythiques utilisées et défrichent des références pour mettre en lumière leurs significations ou pour décoder des « messages cachés », peu en revanche s’intéressent aux langages et aux esthétiques chorégraphiques convoqués. D’autant que les artistes restent discrets sur ces références, ces inspirations, voire ces emprunts aux grands noms de la danse contemporaine.

À l’instar des rappels à l’univers de Pina Bausch dans le duo Florence Welch et Akram Khan, Philip Szporer relève qu’un hommage à Martha Graham se glisse dans certaines séquences et phrases chorégraphiques composées par Cherkaoui pour Apesh**t.

De l’hommage à la citation chorégraphique, de l’inspiration à la récupération — voire parfois au détournement — d’éléments propres à certains artistes de la danse, n’y a-t-il pas ici risque de glissement vers de l’appropriation ? Autrement dit, donne-t-on assez crédit au travail des chorégraphes et à ces figures disparues ? Philip Szporer se demande si ces références sont forcément conscientes chez des chorégraphes comme Akram Khan et Sidi Larbi Cherkaoui, et remarque que le format du vidéoclip n’est pas évident pour nommer des références ou des hommages. Des éléments qui n’échappent pas aux amateurs de danse contemporaine, mais à côté desquels le public des artistes mainstream passe sûrement.

Dans l’esprit des problématiques soulevées par Anne Teresa De Keersmaeker lors de l’affaire « Countdown c. Rosas danst Rosas », une question dépassant les frontières de la danse persiste : faut-il nécessairement passer par l’entremise des artistes pop et, donc, par le divertissement pour que des œuvres pointues et d’avant-garde puissent dépasser un cercle de connaisseurs et obtenir la reconnaissance qui leur est due ? Il semble dès lors important que les inspirations et les références soient elles aussi clairement nommées et identifiées en parallèle des vidéos pour ne pas rester tout bonnement dans l’ombre.

Des danseurs dans le radar de la culture populaire

Bob Fosse est un exemple probant d’artiste de danse ayant percé dans le milieu populaire dans les années 1950 aux États-Unis. Il apparaît d’abord comme danseur dans des films avant d’attirer l’attention de producteurs de spectacles de Broadway et d’en devenir un chorégraphe de référence. Il passera ensuite à la réalisation de films (Sweet Charity, Cabaret, All that Jazz) pour lesquels il sera à plusieurs reprises oscarisé.

Dans les années 1980, l’oeuvre de La La La Human Steps et les mémorables vrilles de Louise Lecavalier tombent dans l’oeil de David Bowie. Ce dernier contacte Edouard Lock pour qu’il chorégraphie le vidéoclip de Fame. La compagnie suivra même le chanteur dans sa tournée Sound + Vision pour se produire en scène. Remportant un succès international avec Human Sex, Lock a aussi collaboré sur des tournées avec Frank Zappa.

Ryan Heffington a signé la marquante chorégraphie aux accents de danse moderne de Chandelier de Sia, mettant en vedette la jeune danseuse Maddie Ziegler. L’Américain a aussi récemment collaboré avec Florence Welch sur la série de vidéoclips The Odyssey.

La chorégraphe québécoise Noémie Lafrance a quant à elle composé un grand ensemble pour la chanteuse canadienne Feist pour le fameux clip 1234, ainsi qu’une plus petite forme pour le titre My Moon My Man.

Dans un registre plus alternatif, la chorégraphe montréalaise Dana Gingras a collaboré avec Arcade Fire pour les mouvements et le visuel de Sprawl 2. Elle a aussi composé une grande forme sur la musique de Godspeed You ! Black Emperor, Monumental, qui a donné lieu à un concert dansé vu à Montréal en 2016.