«Betroffenheit»: une chambre de panique fantasmagorique

Tapi dans l’ombre dans ce qui paraît être un lugubre bloc opératoire, un homme se trouve seul face à ses démons. D’inquiétants mimes, clowns, pantins et même un <em>showman</em> habitent cette chambre de panique.
Photo: Wendy D. Tapi dans l’ombre dans ce qui paraît être un lugubre bloc opératoire, un homme se trouve seul face à ses démons. D’inquiétants mimes, clowns, pantins et même un showman habitent cette chambre de panique.

À travers ses premières pièces semi-narratives Dark Matters (2009) et Tempest Replica (2011), Crystal Pite s’est illustrée par ses talents de conteuse et s’est construit une signature aussi singulière qu’accessible, gagnant aisément les grands publics. Aujourd’hui au sommet de son art, la chorégraphe canadienne revient à Montréal clore cette édition du FTA avec la très attendue Betroffenheit, pièce qui tourne internationalement depuis trois ans. Composée à quatre mains avec Jonathon Young, l’œuvre s’inspire de la tragédie personnelle du dramaturge et traite du laborieux cheminement d’un homme pour se relever d’un profond état de choc. Ce faisant, le tandem Pite-Young parvient à marier avec dextérité danse et théâtre en faisant du texte, de son rythme et de sa déstructuration une fascinante matière chorégraphique.

S’ils nous conduisent dans de sombres territoires de la psyché, les créateurs s’interdisent de tomber pour autant dans le pathos en empruntant leur esthétique à l’univers burlesque des shows de Broadway. C’est un cabaret fantasmagorique et spectaculaire dont les ficelles sont efficacement tirées (jeux d’apparition-disparition) et dont les nombreuses ruptures de ton reflètent le basculement d’un état limite à un autre — apathie, hyperactivité, perte de lucidité, bouffée délirante — du personnage principal tiraillé incarné par Young.

Conscience fragmentée

Tapi dans l’ombre dans ce qui paraît être un lugubre bloc opératoire, un homme se trouve seul face à ses démons. D’inquiétants mimes, clowns, pantins et même un showman habitent cette chambre de panique dont il débranche les fils le reliant au monde extérieur pour s’engager dans un dialogue de sourds avec sa propre conscience. Cette part abîmée de sa conscience s’incarne d’abord dans une voix robotique, puis se matérialise à travers la présence du danseur Jermaine Spivey, devenant le double de Young. Le langage faillit alors qu’un mode d’emploi de sortie de crise est énuméré à maintes reprises, voué à l’échec. La consommation de substances psychoactives semble la seule (fausse) solution pour fuir temporairement cette chambre et anesthésier son désarroi.

Déstructuré, le texte préenregistré livré d’un bout à l’autre à travers la voix de Young devient matière musicale rythmant les déplacements saccadés des cinq danseurs au vocabulaire expressionniste et théâtral. S’illustre ici la faillite du langage du traumatisé, tandis que s’enchaînent par intermittence des moments de claquettes à l’unisson, des numéros de cha-cha-cha à plume rose bonbon et des chants de type comédie musicale apportant là une savoureuse touche d’humour noir dans ce paysage mental de désolation. On vogue ainsi à travers la conscience fragmentée, les syndromes de dissociation, les hauts et les bas hallucinés d’un être aux prises avec sa dépendance.

Sortie de secours

La force du deuxième acte, plus ancré dans la danse que le premier, repose sur la traduction de cette impossible quiétude de l’esprit à travers les corps. Mention spéciale à Tiffany Tregarthen, terrifiante en clown macabre aux mouvements arachnéens, et à Jermaine Spivey pour ses solos incarnés et ses duos avec Young — l’acteur s’intégrant très habilement parmi les danseurs.

Prenant finalement le dessus sur les mots, c’est le mouvement, véhicule des émotions, qui se trouve souverain dans Betroffenheit. On reconnaîtra la signature singulière de Pite avec ses chaînes humaines élastiques et ce fin travail de groupe où un individu se trouve propulsé dans les airs, tiraillé et ballotté jusqu’au sol. D’une grande virtuosité, la danse oscille entre frénésie et stop-motion – procédé très photographique –, tandis que Young et les danseurs sont en quête d’une sortie de secours. Au fur et à mesure que le personnage confronte et dépasse son sentiment de culpabilité (« I’m not the victim / You’re the disaster waiting to happen ») se dessine une possible voie vers la guérison.

Excellent tandem que forment Pite et Young, qui conjuguent leurs langages respectifs avec une habileté qu’il est très rare de voir dans le registre spectaculaire. Incontournable!

 

Betroffenheit
De Crystal Pite (Kidd Pivot) et Jonathon Young (Electric Company Theatre Vancouver) avec Christopher Hernandez, David Raymond, Cindy Salgado, Jermaine Spivey, Tiffany Tregarthen et Jonathon Young. Présenté dans le cadre du FTA au Centre Pierre-Péladeau jusqu’au 7 juin.