FTA: «And So You See…», le pouvoir de l’incantation

Une scène du spectacle «And So You See»
Photo: Jérôme Séron Une scène du spectacle «And So You See»

Après un passage remarqué au FTA en 2013, la chorégraphe sud-africaine Robyn Orlin revient au festival avec une pièce à la verve anti-colonialiste audacieuse et remarquable. And So You See mise sur la présence magnétique d’Albert Khoza, artiste de performance et sangoma (guérisseur traditionnel) au genre fluide qui revisite les sept péchés capitaux sous une perspective païenne.

Le dispositif vidéo mis en place sur scène permettant de très beaux jeux de miroir, gros plans et changements de perspectives — filmés de face et en plongée — magnifie le corps, les danses et les multiples incarnations d’Albert Khoza. En se secouant et se tâtant les graisses, l’artiste joue de son physique opulent, à contrecourant des diktats de beauté occidentaux. Une sensualité émancipée et une beauté noire hors-norme, assumée et libératrice ressort de ce politique rituel.

Dos au public, assis sur son trône, un personnage émerge de sa chrysalide de tissu dans une longue robe moulante en épaisse pellicule plastique, sorte de cocon qui camoufle son visage et dont seule sa bouche est dégagée. À l’aide d’une cloche qu’on met autour du cou des vaches, il subvertit le Requiem de Mozart, monument classique par excellence, y inscrivant un rythme percussif et des vocalises stridents. C’est là la première étape d’une série de tableau où l’artiste deviendra tour à tour une diva obsédée de bijoux, une castafiore colonisatrice, une reine nubienne au visage peinturé et une divinité à plumes de paon.

Du politique au spirituel

Khoza se livre avec générosité à un authentique exercice de transformisme qui navigue entre les registres, injectant ici et là une bonne dose d’humour et d’ostentation ; comme dans cette scène cultissime où une démiurge gloutonne, fofolle et lubrique dévore goulûment des oranges, les éventrant avec un long couteau de cuisine dont elle lèche la lame et avec lequel elle flatte sa propre chair, mordant le fruit à même la pelure et le broyant entre ses dents, faisant gicler le jus en tous sens. Ou encore quand l’artiste se choisit deux serviteurs blancs dans le public, les rebaptise et engage des conversations sur leurs vies personnelles tout en les guidant dans sa toilette.

À travers ses différents tableaux excentriques et éclatés, And So You See porte une critique bien sentie du capitalisme et de l’héritage colonial —sorte de monstre à deux-têtes —, dénonçant la démesure et le racisme des puissants bigots de ce monde, l’envie (« You jealous me », chante la narguante diva), le pillage des ressources et la corruption qu’impliquent les régimes politiques actuels. Cela sans tomber dans le piège du manichéisme et sans convoquer pour autant de figure de victime, mais bien plutôt une figure de chamane délurée tirant sa puissance de ses chants et mystérieuses incantations. On ne manquera pas de souligner ici l’impressionnante envergure de voix d’Albert Khoza, toute féminine, et capable de moduler des vocalises en chants gutturaux ancestraux et spirituels.

D’une grande beauté visuelle, avec ses couleurs vives, ses costumes et ses matières amenées en scène — solides comme liquides —, l’expérience que propose Robyn Orlin nous mène du politique au spirituel, culminant jusqu’à la transe dansée du performeur. Un magnifique opus au charme marquant, déstabilisant et magnétique.

And So You See… Our Honorable Blue Sky and Ever Enduring Sun… Can Only Be Consumed Slice by Slice…

De Robyn Orlin (City Theater Dance Group) avec Albert Silindokuhle Ibokwe Khoza au Théâtre Rouge du Conservatoire jusqu’au 3 juin.