FTA: «Windigo», dans les entrailles de la bête coloniale

Jassem Hindi et Peter James sont deux mystérieux bricoleurs.
Photo: Stefan Peterson Jassem Hindi et Peter James sont deux mystérieux bricoleurs.

Touchant autant à la performance, à l’art visuel qu’à la conception sonore, Lara Kramer investit dans son travail une colère contenue et une résistance face aux effets pernicieux de la violence coloniale sur les communautés autochtones. Dans Native Girl Syndrome (2013) et This Time Will Be Different (2017), l’artiste oji et crie se plongeait dans sa propre histoire familiale tout en dénonçant les stigmates causés par les enlèvements des enfants autochtones à leur famille et les horreurs survenues dans les pensionnats aux mains des prêtres. Ses deux nouvelles créations présentées au FTA, bien qu’intimes et personnelles, soulèvent encore des enjeux politiques urgents, tout en abordant les thèmes de la filiation et d’un trauma qui se répercute d’une génération à une autre.

Présente en périphérie sur scène, dans Windigo, premier duo masculin qu’elle compose, la chorégraphe crée un paysage sonore en direct pour accompagner ses performeurs. Jassem Hindi et Peter James sont ici deux mystérieux bricoleurs qui arpentent un capharnaüm allégorique renvoyant au monde de l’enfance. Le mot « Windigo », issu de la mythologie amérindienne, désigne une créature maléfique anthropophage qui possède les humains, « un esprit qui consume et prend le contrôle des désirs, qui s’empare du pouvoir », lit-on dans la brochure du spectacle. Cette image nous donne une première clé de lecture.

Sortir de la torpeur

Des matelas reposent sur la scène blanche de l’Espace Libre ; certains encore sous plastique sont déposés contre le mur. Dans un coin, un tas de vêtements recouvre un bric-à-brac d’objets. Viennent en tête les scènes de la vie quotidienne dessinées par l’artiste Annie Pootoogook — une des nombreuses femmes autochtones retrouvées mortes dans des circonstances non élucidées.

Tout commence par un état de léthargie, les performeurs étendus sur les matelas adoptant les gestes discrets, à peine perceptibles et compulsifs des dormeurs. L’ambiance sonore suggère une nuit à la belle étoile bercée par le crépitement d’un feu de bois et des chants de cigales. Un abandon bientôt troublé par les sirènes d’une ambulance qui résonnent à distance, tirant peu à peu les deux hommes de leur torpeur.

Les matelas — qu’on lie à la psyché, au sommeil, autant au domaine du rêve qu’à celui du cauchemar, du repos comme de l’insomnie — deviennent matière à dissection : poignardés, dépecés, ouverts en grandes brèches comme on plonge dans les entrailles d’un gibier. Les artistes y fourrent ce qui leur tombe sous la main (tissus, fourrures, jouets et câbles de couleur). Les édredons se transforment en véhicule, en radeau et en planche à voile entre les mains créatives du fantasque Peter James ; s’engouffrant dans les entrailles d’un matelas, Jassem Hindi, lui, en tire une figure de monstre.

En pleine éclosion

Une incursion dans la hantise de Phantom Stills and Vibrations permet de mieux appréhender ce qui se trame dans Windigo. Dans l’exposition présentée au MAI, Lara Kramer documente son séjour sur le territoire ancestral de sa grand-mère, à Sioux Lookout dans le nord de l’Ontario. Sur ce territoire se trouve l’ancien pensionnat autochtone Pelican Falls qu’ont été forcées de fréquenter plusieurs générations de sa famille. À travers des captations sonores et des témoignages pris sur ces lieux où le suicide reste un vrai fléau, la créatrice donne à voir et à entendre avec délicatesse son profond ressenti au contact de cette terre pleine des résidus de violence découlant du génocide culturel et des crimes avoués à demi-mot.

S’autorisant avec ses performeurs des vides et des silences, dans son oeuvre scénique, la chorégraphe intercale des captations sonores des lieux — déluge d’une chute d’eau, frottements de la tôle, vibrations, témoignages, musique folk que crache un émetteur radio — dans des enregistrements de moments de vie. Des histoires de monstres que conte son enfant à un bébé entrent en résonance avec les rebonds d’un lapin en peluche sur scène. Revient encore le thème de la filiation, omniprésent chez la créatrice, et ses questionnements : comment appréhender la lourdeur du passé pour mieux construire son avenir ? Comment se dégager du cercle d’une violence marquée au fer rouge jusque dans l’inconscient ? Et comment préserver l’innocence et l’insouciance de l’enfance quand celles des aînées ont été confisquées, aliénées, fauchées et enterrées ?

Gagnant en complexité avec ses multiples niveaux de lecture possibles, Windigo laisse cependant l’impression d’un exutoire encore en train d’éclore en ce soir de première. L’installation-performance Phantom Stills and Vibrations allait toucher une matière plus émotive portée par la présence de Lara Kramer et de Stefan Petersen, et construisait intelligemment un réseau entre les éléments disséminés parmi les plusieurs stations de l’exposition. L’oeuvre scénique, quant à elle plus opaque, demande un plus grand effort pour en relier les points ; ce qui interdit quelque peu l’impact émotif, bien que la performance se close sur l’image fort éloquente des jouets mis sous plastique comme une série de pièces à conviction. Une oeuvre embryonnaire, dont l’évolution reste à suivre avec grand intérêt.

Windigo / Phantom Stills and Vibrations

Une performance de Lara Kramer avec Jassem Hindi et Peter James. Présentée dans le cadre du FTA jusqu’au 2 juin à l’Espace Libre. / Une exposition et installation-performance de Lara Kramer et Stefan Petersen. Jusqu’au 10 juin au Montréal, arts interculturels (MAI).

Phantom Stills and Vibrations

Une exposition et installation-performance de Lara Kramer et Stefan Petersen. Jusqu’au 10 juin au Montréal, arts interculturels(MAI).