«Bleu»: anoblir la nouille

En utilisant la nouille comme matière première, la danseuse Sophie Corriveau réussit à nous faire oublier sa fonction d'origine.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En utilisant la nouille comme matière première, la danseuse Sophie Corriveau réussit à nous faire oublier sa fonction d'origine.

Fabriquer un espace-temps sensoriel et onirique avec la chair et la nouille comme matières premières. Le pari de Jean-Sébastien Lourdais et de Sophie Corriveau paraissait fou. Le chorégraphe des états de corps et la charismatique danseuse le relèvent avec brio en défrichant une poésie scénique à nous faire oublier la fonction d’origine de cette matière du quotidien. Eh oui, vous ne regarderez plus jamais vos nouilles de la même manière. Présentée dans le cadre du FTA, Bleu est une oeuvre (trop) courte et intimiste qui mise sur l’empathie kinesthésique du spectateur. Ce faisant, elle donne à voir d’intéressantes avenues qui mériteraient de gagner davantage en envergure.

À notre entrée en salle, la performeuse, chemise rose sur le dos et tuque vissée sur la tête, est en train d’organiser compulsivement et avec attention son espace. Un fort vrombissement fait vibrer les murs. Déjà engagée dans sa première tâche, une barre de métal à la main, Sophie Corriveau dessine un circuit parmi les nouilles de riz éparpillées sur toute la surface de la scène. Un premier paysage prend forme, sorte d’étendue désertique d’où se détachent de petites dunes créées en quelques balayages et pelletées.

La table est servie pour une petite odyssée sensorielle qui parvient à éveiller notre curiosité envers cette matière au premier abord non noble. On s’étonne et s’amuse du potentiel que recèle la nouille au contact de l’humain. Anoblie d’abord par le son, quand la barre de métal, extension du corps de la danseuse, roule sur la pâte cédant en mille morceaux en une série de craquements. Anoblie ensuite visuellement par le contact avec la peau, puis par la dramaturgie en jeu : quand la danseuse s’enfouit la tête dans un monticule et que son corps, comme un ver des sables, parcourt l’espace d’une butte à l’autre. Ou encore quand s’approche de nous cette femme à la tête de nouilles. Un masque qui se défait en pluie de pâtes, sous lequel la respiration se fait d’autant plus audible.

À deux reprises, le jeu se poursuit hors scène, comme si la performeuse s’éclipsait pour prendre du recul par rapport à son terrain et l’aborder sous la perspective du spectateur avant d’y revenir. Ces moments – fragiles lors de ce soir de première – voudraient détourner notre attention de la présence de l’interprète pour la guider vers les éléments en scène. On remarquera surtout les jeux de lumière signés Jean Jauvin, subtils, qui font danser des lueurs sur les parois des murs comme le feraient les réverbérations de la lumière sur l’eau d’une piscine.

L’art de disparaître… ou pas

De retour sur son terrain de jeu, Sophie Corriveau s’ensevelit jusqu’à la taille dans une dune de nouilles – vision tout droit sortie d’Oh les beaux jours de Beckett –, un regard de connivence orientée vers son public. Émerge une légère, toute légère, touche d’absurde, dans ce paysage qui continuellement se transforme à coups de mop et par le truchement d’une machine à moudre permettant la formation de nuages de poussière de nouilles. Une beauté visuelle faite à partir de si peu, qu’on ne peut ici que saluer la brillante créativité du duo Lourdais-Corriveau.

Pourtant, quelque chose dans Bleu interdit qu’on s’abandonne et qu’on adhère jusqu’au bout à ce qui se joue sur scène. Serait-ce la conception sonore par endroits stridente, et donc aliénante, ne semblant pas toujours bien coller au lâcher-prise convoqué par la performance de Corriveau ? Et dans ce qui paraît comme une volonté de faire disparaître le corps – s’éclipsant hors scène ou se fondant dans ce désert lunaire –, il semble que les éléments scéniques ne fassent pas toujours le poids face à la forte présence de la danseuse (si noble soit rendue la nouille). Bien que la pièce recèle son lot de trouvailles sensorielles, elle se clôt en laissant en nous un sentiment d’inachèvement. Comme s’il y avait encore à creuser plus loin les bonnes idées qui sont déjà là – faudrait-il en étirer la durée ? – afin que les sensations soient moins volatiles, qu’elles puissent gagner le public et laisser véritablement leurs empreintes dans les corps et les esprits. En l’état, une oeuvre somme toute très prometteuse.

Bleu

Une création de Jean-Sébastien Lourdais avec Sophie Corriveau. Conception sonore de Ludovic Gayer, lumières de Jean Jauvin et dramaturgie de Martin Bélanger. Présentée dans le cadre du FTA jusqu'au 29 mai à La Chapelle.