Les danses autochtones sous toutes leurs coutures

Catherine Joncas, directrice de la compagnie Ondinnok, et la danseuse de cerceaux et chorégraphe mohawk Barbara Diabo
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Catherine Joncas, directrice de la compagnie Ondinnok, et la danseuse de cerceaux et chorégraphe mohawk Barbara Diabo

Chez les peuples autochtones d’Amérique et d’ailleurs, la danse était autrefois perçue comme un langage à part entière. Intégrée à la vie sociale, elle avait de nombreuses fonctions, dont celle de rassembler et de célébrer le changement des saisons, les récoltes ou encore les pêches. « Les danses de rassemblement étaient vraiment codifiées et tout le monde pouvait y participer », rappelle Catherine Joncas, fondatrice et mentor artistique de la compagnie Ondinnok.

« Il y avait aussi des danses plus personnelles et chamaniques, où le performeur se donnait et faisait le lien avec le sacré. Il existait toute une variété de danses, et c’est une des premières choses qui ont été écrasées pendant les invasions, car les danses étaient perçues comme extrêmement provocantes et on sentait toute la force qu’elles pouvaient détenir », poursuit la commissaire d’un premier événement entièrement consacré aux danses autochtones qui se tiendra à Tangente.

Corps entravé, corps dansant se présente comme une série de cercles de discussion, de performances et d’ateliers, des formes d’échange alliant la conversation à la pratique où seront abordés les grands enjeux de l’art chorégraphique actuel des peuples autochtones dans un esprit d’ouverture et de partage. Longtemps interdites — jusque dans les années 1950 —, les traditions dansées des premiers peuples s’exerçaient en secret. Elles se sont difficilement transmises et ont tant bien que mal survécu aux tentatives d’assimilation exercées par les sociétés coloniales.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Catherine Joncas et Barbara Diabo

Ainsi, pour beaucoup de créateurs et créatrices autochtones, leur art est intimement lié à une quête identitaire et de réappropriation des savoirs ancestraux. Comment concilier alors la réactivation des traditions, la recherche du corps ancestral et le désir de s’inscrire dans la contemporanéité ?

« Chaque artiste a sa façon de faire selon sa culture. Le corps, veux, veux pas, c’est lui qui porte ton hérédité, ton ADN. Pour les peuples iroquoiens, le passé est tout le temps là, tu portes en toi tes ancêtres. Cette reconnexion avec le corps ancestral, c’est parce qu’il y a eu tant de coupures. Le corps autochtone a tellement été ostracisé que ça ne peut que laisser des traces. Je pense qu’aucun artiste autochtone ne peut faire l’économie de ça », affirme Catherine Joncas, citant comme exemple la chorégraphe et performeuse contemporaine Lara Kramer dont le travail est indissociable de son histoire personnelle et filiale.

Décoloniser et former le regard

La danseuse de cerceaux Barbara Diabo rejette quant à elle l’étiquette folklorique qu’on colle à tort à des pratiques artistiques en constante évolution. Une catégorisation qui a pour effet de les confiner à une vision passéiste, presque muséale. « Pour ma part, j’explore et me questionne constamment sur les façons de mêler les formes traditionnelles [aux formes] contemporaines », explique la chorégraphe mohawk, qui intègre dans sa pratique du « Hoop Dance » (danse de pow-wow) des mouvements et techniques de danse contemporaine et urbaine comme le breakdance.

« Le fait de fusionner ces codes, c’est une manière d’explorer qui est pour moi infinie ; mais il n’y a pas de réponse unique et une seule façon de lier le traditionnel au contemporain. C’est personnel à chaque artiste, ça dépend de son expérience de vie et ça diffère d’une culture à une autre. »

Pour Catherine Joncas, il était d’ailleurs important, à travers la programmation, de mettre en avant la diversité des cultures autochtones et de faire se côtoyer comme rarement autant des danseurs de gigue, de pow-wow, de danse urbaine que des chorégraphes contemporaines tels que Daina Ashbee. « Les artistes travaillent fort pour raffiner leurs signes d’appartenance, leurs propres langages et modes d’expression. Ces artistes sont extrêmement divers. Ils se reconnaissent certes comme appartenant aux peuples autochtones, mais ils se reconnaissent aussi dans leurs distinctions. Par exemple, l’expérience iroquoienne est très différente de l’expérience innue. Cela doit être pris en considération. »

L’événement est-il aussi une occasion pour les non-autochtones de se familiariser avec des codes de représentation peu familiers, de former — voire de décoloniser — leur regard ?

Les artistes des premiers peuples font eux-mêmes ce travail de décolonisation et de réappropriation. Il est vrai que le grand public doit aussi apprendre à bien regarder pour pouvoir apprécier et en retirer quelque chose.


« Car les danseurs autochtones gardent leurs fonctions et ne considèrent pas les spectateurs comme des gens venus les admirer. Ils considèrent qu’ils viennent participer à quelque chose de plus grand qu’eux », affirme-t-elle, invitant chaque participant et spectateur à venir avec l’esprit et le coeur ouverts.


Des emprunts

Alors qu’on retrouve de plus en plus d’hybridité et de métissage culturel dans les pratiques des danses contemporaine et urbaines, il arrive souvent aux artistes autochtones de reconnaître des emprunts conscients et inconscients aux cultures des premiers peuples dans l’histoire de la danse contemporaine et dans des signatures chorégraphiques actuelles.

Cela se voit dans des pratiques performatives inspirées du chamanisme, se traduisant par des formes d’endurance, de dépassement et de don de soi, de répétition d’un même mouvement poussé jusqu’à la transe ou à la transformation ; mais également dans l’usage de certains symboles et références des cosmologies autochtones ainsi que l’utilisation des rythmes, musiques et chants en scène. Une des tables rondes sera consacrée à cet enjeu brûlant.

« La reconnaissance de ces emprunts permet aux artistes empruntant et à leur public d’ouvrir les yeux sur le fait que le territoire sur lequel on marche tous les jours est empreint d’une histoire moins connue avec laquelle il faut se remettre en contact », affirme la danseuse malécite et québécoise Ivanie Aubin-Malo. Pour elle, une appropriation respectueuse dépend de la manière dont la pratique a été apprise et offerte. « Il faut l’approcher avec humilité et ne pas reprendre ces éléments uniquement pour en tirer un profit individuel. »

Une vision que partage Barbara Diabo, qui voit une fine ligne entre l’inspiration et l’appropriation : « Il y a beaucoup de personnes qui assistent à des ateliers et décident d’en tirer des éléments pour leur danse sans comprendre la signification et l’histoire derrière, sans en demander la permission aux communautés et pour s’en servir pour leur propre profit — et je ne parle pas nécessairement de profits financiers. Il y a des danses de mon propre peuple que même moi je ne peux pas performer sur scène, par respect pour les cérémonies. C’est souvent par pure ignorance que l’appropriation se fait, plus que par mauvaise intention. Il y a un devoir de s’éduquer. »

« Le fait de se conscientiser par rapport au territoire qu’on occupe et d’être à l’affût quant aux liens et relations qu’on entretient avec les peuples autochtones, ça fait partie d’une société qui est plus saine », affirme Ivanie Aubin-Malo, pour qui il est crucial de revenir à la terre et à ce qui nous entoure pour mieux communiquer et échanger d’égal à égal.

Corps entravé, corps dansant

Conversations, performances et ateliers autour des danses autochtones d’aujourd’hui. Un événement présenté par la compagnie Ondinnok et Tangente, du 2 au 4 mai à l’Édifice Wilder - Espace danse