«Les rois de la piste»: le fantasme d’être qui l’on souhaite et ses limites

Un érotisme clinquant s’inscrit dans les mouvements des cinq hyperpolyvalents interprètes.
Photo: Frédéric Lovino Un érotisme clinquant s’inscrit dans les mouvements des cinq hyperpolyvalents interprètes.

Avec ses « chippendales » aux gestes ostentatoires, ses « filles en série » emperruquées style Crazy Horse, ses métalleux gauches, divas et drag-queen extravagantes, Thomas Lebrun tape en plein dans les stéréotypes avec Les rois de la piste. En scène avec ses quatre interprètes, le chorégraphe français reprend à son compte les mouvements flamboyants de la culture club des années 1970 à aujourd’hui, faisant se permuter les danses populaires, quelques pratiques nichées et alternatives ainsi que des gestuelles triviales, du plus commun des mortels.

Sur un socle lumineux rappelant les pistes disco, en avant-scène, défileront une galerie de personnages hauts en couleur et aux costumes plus exubérants et plus kitsch les uns que les autres. De manière théâtrale et usant principalement de la caricature, le créateur dresse un portrait anthropologique (voire ethnologique) volontairement tiré par les cheveux d’une certaine faune nocturne. Une biodiversité d’oiseaux de nuit qui regroupent des individus en mal d’attention, en mal d’amour, en manque de sexe ; des trop sûrs d’eux et d’elles-mêmes, des m’as-tu-vu, des gênés, des coincés, des complètement gelés, de fiers homos et fières lesbiennes. La discographie, mobilisant le funk, la house et la techno, et sortant de vieux tubes d’eurodance des boules à mites, installe un sentiment de nostalgie, tandis que des effets sonores venant pile-poil souligner l’inflexion des gestes ajoutent encore une couche d’humour.

Basculement de registres

Un érotisme clinquant s’inscrit dans les mouvements des cinq hyperpolyvalents interprètes se traduisant par des coups secs de bassin, des ondulations des hanches, du bombage de torse et de cul, de l’exhibitionnisme, de la déchéance tragicomique et des postures lascives. Reste que point encore le malaise des mains baladeuses et des comportements prédateurs.

Les figures d’exagération s’accumulent jusqu’à l’implosion de l’espace, faisant place à une scène fabuleuse de lip-sync sur une chanson de Cher. L’espace s’ouvre alors, les danseurs et danseuses hors de leur podium créent des figures d’ensembles en synchronie. Le grotesque, jusque-là presque omniprésent, se tarit pour mieux donner libre cours au fantasme afin d’être soi-même et d’être qui l’on souhaite en se dépouillant de ses masques et fanfreluches. La proposition ne va néanmoins pas assez loin dans la mise à nu nécessaire pour toucher à une réflexion en profondeur sur la construction de soi. Comme si finalement cette nostalgie des années révolues portées par la musique et les costumes et ce comique qui domine la pièce interdisaient une certaine déconstruction ou mise à plat des genres comme est capable de le faire une génération émergente d’artistes s’inspirant de la pensée queer.

Les rois de la piste

De Thomas Lebrun (Centre chorégraphique national de Tours) ; avec Julie Bougard, Thomas Lebrun, Matthieu Patarozzi, Veronique Teindas, Yohann Têté. Présenté par l’Agora de la danse à l’Espace Danse du Wilder, jusqu’au 28 avril.