Corps «queer», corps dansant

L’Agora de la danse s’apprête à recevoir «Les rois de la piste» du chorégraphe français Thomas Lebrun.
Photo: Frédéric Iovino L’Agora de la danse s’apprête à recevoir «Les rois de la piste» du chorégraphe français Thomas Lebrun.

Au Québec, en matière de représentation des enjeux de la culture queer par les arts vivants, il faut admettre que la danse et la performance ont une longueur d’avance, notamment sur le théâtre.

C’est principalement chez Tangente, au Studio 303, à La Chapelle et au MAI qu’on ose programmer des spectacles qui remettent en question les genres et les sexualités décatégorisées. Alors que La Chapelle et l’Agora de la danse s’apprêtent à recevoir des oeuvres pour le moins intrigantes, on s’intéresse à la manière éminemment queer dont spiritualité, croissance personnelle, musique populaire, catégories, impératifs et solidarité, entre autres, peuvent se traduire dans les corps.

Avec Fame Prayer/EATING, présenté à La Chapelle, Andrew Tay et François Lalumière, Montréalais, et Katarzyna Szugajew, Polonaise, abordent la spiritualité dans une perspective queer, en utilisant « les idées véhiculées par la psycho pop et les textes pseudo-spirituels ». « Nous nous sommes approprié ces textes, expliquent Lalumière, artiste visuel et performeur, et Tay, danseur et chorégraphe. Nous les avons détournés de leur sens premier pour en faire des stratégies, non pour le mieux-être, mais pour les états de corps. C’est ce qui nous a menés à interroger la normalité du genre et de la sexualité. Des thèmes comme l’acceptation de soi ou la croyance aveugle, par exemple, ont été des outils qui nous ont permis d’atteindre un certain type d’expressivité physique, des incarnations et des qualités de mouvements qui peuvent être brutales ou grotesques. »

Tay et Lalumière précisent que l’esthétique de leur spectacle s’inspire « de diverses iconographies queer, comme la club culture, la mode et l’art pop ». Voilà justement le territoire sur lequel le chorégraphe français Thomas Lebrun campe ses Rois de la piste, « défilé de personnages aux corps atypiques et singuliers » dans le microcosme d’une boîte de nuit, là où certaines des plus flamboyantes pages de l’histoire queer ont été écrites, un spectacle présenté par l’Agora de la danse. « C’est le reflet nostalgique d’une liberté d’être qui se resserre et d’une idée de la tolérance qui ne coule plus de source, affirme le chorégraphe, qui danse aussi dans sa pièce. Personnellement, je ne me réclame d’aucune théorie, d’aucun penseur. Le fait de qualifier les corps avec des termes comme “atypiques” ou ”caricaturaux” montre déjà, à mon avis, une frontière entre ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. Ce qui est conventionnel le reste si on continue à séparer l’idée de la normalité de celle de la singularité. »

Libertés

La pièce, s’appuyant néanmoins sur « l’investigation, le divertissement, la caricature et le travestissement », opère, à en croire la rumeur qui la précède, une sorte de transe libératrice au son de succès des années 1970 à aujourd’hui, notamment ceux de C + C Music Factory, Cher, Corona, Gloria Gaynor et Snap ! « La danse est, par essence, une culture alternative, transgressive, libérant le corps et l’esprit de toutes emprises idéologiques, affirme celui qui dirige le Centre chorégraphique national de Tours depuis 2012. Nous sortons en France d’une grande mode opposant le populaire et le savant. Comme si le populaire et le savant avaient dû attendre que le milieu culturel bien-pensant s’attarde à eux pour vivre ensemble. Comme si le savant ne pouvait pas être populaire et le populaire, savant. Inutile de vous dire ce que j’en pense ! Si on se complaît à se déclarer différent ou à montrer du doigt ce qui est en dehors de nos idées ou de nos convictions, rien ne s’éclairera, jamais le dialogue ne pourra s’établir. Rester sur ses positions, c’est le contraire du mouvement. Rester figé, c’est rester seul. C’est cette solitude, justement, qui est parfois incarnée dans la pièce, tout comme dans le public. »

De passage à Montréal en 2014 pour présenter Trois décennies d’amour cerné, magnifique programme consacré aux répercussions physiques et sociales du sida, où il dansait le solo final, Thomas Lebrun se souvient encore des propos désobligeants d’un critique montréalais envers son apparence. « En France, explique-t-il, il a fallu 20 ans pour que les journalistes finissent par cesser, oublier, se lasser de faire automatiquement des commentaires sur mon physique. Dans ma vie, ces réflexions se sont arrêtées après le collège, soit vers 16 ans. Dans la rue, je passe inaperçu et je ne reçois ou ne ressens aucune attaque sur mon apparence, car je fais partie d’un calibre commun. Sur scène, je fais partie d’un calibre singulier. Pourquoi ? Le décalage est d’abord là, entre la vie et le milieu artistique, souvent bien plus conventionnel. C’est aussi pour cette raison que je ne cherche pas à appartenir à une famille artistique. Je souhaite continuer à connaître, mais pas à me reconnaître. »

Solidarités

La Montréalaise Ellen Furey et le Londonien d’origine new-yorkaise Malik Nashad Sharpe, un artiste résolument queer qui oeuvre aussi sous le nom de marikiscryrycry, espèrent avec SOFTLAMP.autonomies, qu’ils présentent à La Chapelle, « incarner des notions non encore existantes et non encore actualisables de solidarite a travers les frontières ». Malgré leurs réalités pour le moins différentes, les deux artistes ont rapidement trouvé un terrain commun. « Nous nous sommes rejoints dans notre résistance face aux normes, explique Ellen Furey. Je pense à celles qui sont imposées implicitement et explicitement à nos corps. En créant le spectacle, Malik et moi avons décidé de traduire dans notre chorégraphie nos interrogations sur les catégories et les impératifs. À travers notre danse hyper physique, la pièce donne à voir nos anxiétés, nos joies, nos identités, nos convictions personnelles, nos vies, en somme notre engagement. Notre pari, c’est que les traces laissées sur nos deux corps par les structures politiques et sociales vont devenir de plus en plus évidentes en dansant, et ce, sans que nous ayons besoin de les souligner. »

Fame Prayer/EATING

Création et interprétation : Andrew Tay, François Lalumière et Katarzyna Szugajew. À La Chapelle du 23 avril au 1er mai.

SOFTLAMP.autonomies

Création et interprétation : Ellen Furey et Malik Nashad Sharpe. À La Chapelle du 23 avril au 3 mai.

Les rois de la piste

Chorégraphie : Thomas Lebrun. Une production du Centre chorégraphique national de Tours. Présenté par l’Agora de la danse à l’Espace danse du Wilder du 25 au 28 avril.