«Running Piece»: une machine à métamorphoser

En marche arrière comme en marche avant, Manuel Roque amorce ses déplacements à partir d’un mouvement de tête, puis de bras, d’épaule et de hanches.
Photo: Maryse Boyce En marche arrière comme en marche avant, Manuel Roque amorce ses déplacements à partir d’un mouvement de tête, puis de bras, d’épaule et de hanches.

Et si le fait de réduire une partition à un même mouvement et de restreindre drastiquement les possibilités de déploiement d’une danse dans l’espace permettait d’ouvrir de nouveaux horizons chorégraphiques ? Paradoxalement, serait-il possible pour le danseur d’en tirer une plus grande liberté ? L’expérience serait-elle vouée à n’être qu’un pur exercice de style aux yeux du spectateur ? Avec Running Piece, duo pour un danseur et un tapis roulant, les créateurs Jacques Poulin-Denis et Manuel Roque prouvent que de telles contraintes peuvent émerger une riche densité de mouvement comme un imaginaire fertile. Des effets rendus possibles grâce à une grande complémentarité entre la performance du danseur et une scénographie qui est taillée sur mesure pour lui. Un dispositif où la machine devient vivante sous les souliers de course de l’interprète.

À l’entrée en salle, Manuel Roque est en marche sur une courroie placée au beau milieu de la scène, faisant face aux spectateurs qui prennent place au compte-gouttes. Soudainement, le danseur change la cadence régulière et concentrée pour se jeter dans la course. Il marque ainsi le point de départ d’un marathon s’étendant sur une heure. Une heure qui s’écoule en un clin d’oeil, tant les qualités de mouvement de cette a priori simple course finissent par se révéler infinies à travers les pas du performeur.

On assiste alors à une traversée d’une multitude d’états, Manuel Roque jouant avec la variation de ses enjambées, plus amples d’abord, étriquées et entrecroisées ensuite. Ses épaules un instant se haussent, ses bras deviennent ballants et sur son visage essoufflé se lit une expression de frénésie mêlée d’urgence. Puis cette figure s’évanouit pour en laisser émerger une autre. Et ainsi de suite, l’imaginaire du spectateur vogue d’un personnage à un autre. Cette continuelle transformation est portée par l’environnement que construit Jacques Poulin-Denis autour de son performeur à l’aide d’une ambiance sonore et de pistes musicales entraînantes appelant de nouvelles cadences, ainsi que des fragments de texte où il est question d’un paysage, d’un décor, d’une maison abandonnée et du temps qui fait son oeuvre sur les éléments qui la meublent. Les éclairages d’Erwann Bernard soulignent avec tact les dynamiques à l’oeuvre sur le tapis, et les démultiplient en faisant apparaître l’ombre du coureur de chaque côté de la boîte noire.

L’évolution en marche

Changeant subitement d’orientation, le tapis roulant pivote et la course folle de Manuel Roque —, dont la sueur perle littéralement de la tête au pied — se présente sur une autre perspective. Des projections vidéo sur la toile de fond s’y greffent. Un couloir de lignes colorées défilant à toute vitesse qui apportent une belle profondeur de champ. Tournant de la pièce, c’est à partir de ce moment que la machine devient plus caractérielle, ballottant d’un bord et de l’autre le danseur qui finit par avancer à pas de loup pour ne pas éveiller la bête. Un fin travail d’équilibre aux notes d’humour savamment dosées.

En marche arrière comme en marche avant, Manuel Roque amorce ses déplacements à partir d’un mouvement de tête, puis de bras, d’épaule et de hanches. De profil, on admire cette danse viscérale circonscrite à un espace si restreint, mais qui parvient pourtant à se déployer sur différents plans et à trouver une énergie renouvelée grâce aux sauts et soubresauts, trébuchements, aux volte-face et variations de vitesse que déclenche chez le danseur l’impétueuse et tempétueuse machine.

Fruit d’une collaboration fort réussie entre le danseur de haut calibre qu’est Manuel Roque et le chorégraphe et scénographe d’expérience qu’est Jacques Poulin-Denis, Running Piece se clôt sur une lancée vers un nouvel horizon. Une fin évocatrice qui laisse une impression mémorable et ne donne qu’une envie : renouveler l’expérience. Chapeau !

Running Piece

Une création de Jacques Poulin-Denis avec Manuel Roque présentée par l’Agora de la danse à l’Espace Danse du Wilder jusqu’au 21 avril.