«Breath»: un songe halluciné, à rebrousse-poil

«Breath» est un véritable coup de fouet, une pièce audacieuse sur tous les plans — musical, scénographique, chorégraphique.
Photo: Heidi Strengell «Breath» est un véritable coup de fouet, une pièce audacieuse sur tous les plans — musical, scénographique, chorégraphique.

Bienvenue dans la capsule intersidérale des Finlandais Tero Saarinen et Kimmo Pohjonen. Jumelant leurs talents, le danseur et l’accordéoniste-performeur nouveau genre conçoivent une oeuvre déjantée qui décape l’accordéon de ses aspects pittoresque et un tantinet ringard. Loufoque, survoltée et polyphonique, Breath nous immerge dans un songe halluciné aux touches futuristes. Une belle surprise dans cette première édition de Printemps nordique.

Sur une scène surélevée divisée en deux et en forme de V, les artistes font leur apparition sous des lumières stroboscopiques et fulgurantes, cherchant péniblement à se relever du sol alors qu’une pesanteur les en empêche. Avec sa combinaison blanche à stries fluorescentes, le danseur Tero Saarinen ressemble à une sorte de cosmonaute déchu ou bien à un rescapé d’une catastrophe nucléaire. De l’autre côté, isolé sur son îlot, Kimmo Pohjonen paraît être son double, tant la physionomie et la large carrure des deux hommes sont similaires. Sauf que ce dernier fait entièrement corps avec son accordéon, qui devient ici comme une extension de sa chair, une protubérance dont le souffle détermine ses mouvements.

Une machine aux rouages calibrés

L’instrument éructe des sons cacophoniques, avant de se calibrer sur un rythme électrique à mesure que le performeur se redresse à la verticale. Chacun sur une aile de la scène, les deux artistes entrent dans un dialogue interrompu de silences et cadencé par des reprises impromptues. Une touche cartoonesque, voire clownesque se glisse dans la pièce par les charabias inintelligibles, les rires hilares et le comique de situation que les performeurs amènent en scène.

Les myriades de ruptures déclenchées par l’installation lumineuse qu’accompagnent des sons d’éraflures apportent quelque chose de brut et rêche à la proposition. Cet aspect colle parfaitement aux mouvements robotiques de Saarinen, qui en impose. Avec ses mouvements d’automate et sa gestuelle en ligne géométrique tranchante, le danseur se cale avec précision sur les inflexions de l’accordéon et sur les notes frappées sur l’étrange mallette musicale qu’il traîne avec lui. Rien qu’avec un drap blanc secoué frénétiquement et les effets saccadés des lumières phosphorescentes, le performeur crée un véritable moment de magie en scène.

Avec son instrument, Kimmo Pohjonen voyage à travers les registres, tandis que les sonorités se modulent, adoptant tantôt la profondeur solennelle de l’orgue, tantôt la légèreté du clavecin, et même la cadence des rythmes électroniques. Si bien qu’on finit par se laisser ensorceler par cet instrument qui nous paraissait si importunant aux premiers abords, et qui, porté à bout de bras dans une scène finale mémorable, nous gagne dans ses derniers balbutiements mélancoliques.

En somme, Breath est un véritable coup de fouet, une pièce audacieuse sur tous les plans — musical, scénographique, chorégraphique —, car les Finlandais se permettent d’entrer dans la matière, quitte à approcher le public à rebrousse-poil, pour progressivement donner à voir un univers truculent, hautement énergique et électrisant. Aux épidermes sensibles et aux épileptiques, s’abstenir !

Breath

De et avec Tero Saarinen et Kimmo Pohjonen. Dans le cadre de Printemps nordique, présenté par Danse Danse, à la Cinquième Salle de la Place des Arts, jusqu’au 21 avril.