Les partitions aérées de Raimund Hoghe

Raimund Hoghe et Takashi Ueno dans une scène de «Pas de deux»
Photo: Rosa Frank Raimund Hoghe et Takashi Ueno dans une scène de «Pas de deux»

Avec son air stoïque et sa petite silhouette bossue en costume noir qui arpente la scène, Raimund Hoghe ne manque pas de prestance. Présentant deux de ses plus récentes créations, cette semaine, l’Usine C mettait à l’honneur cette personnalité emblématique de la scène internationale en danse et ancien dramaturge de Pina Bausch. Avec le strict nécessaire, l’artiste allemand parvient à marier avec brio le tragique au comique, les états de grâce à l’égarement et la quiétude à l’ennui. Car il faut s’accrocher à son siège, tant le créateur étire le temps pour poser son empreinte et nous embarquer dans son monde.

Dans son Pas de deux minimaliste, le chorégraphe de soixante-neuf ans se met en scène aux cotés du jeune danseur japonais Takeshi Ueno, proposant un duo intergénérationnel pour corps virtuose et corps atypique —, le créateur étant atteint d’une malformation dorsale. Alors que les deux artistes disséminent avec une méticuleuse lenteur des images sur le plateau, notre patience est mise d’emblée à l’épreuve. Mais c’est justement cette lenteur cérémoniale qui fait que chaque geste posé avec délicatesse prend d’autant plus d’importance et accroche l’oeil pour s’ancrer dans la mémoire. Comme une série de petites pierres semées sur un sentier où on avance à l’aveugle, on sent ici qu’il appartient au spectateur de relier les points pour s’orienter.

L’un côté jardin, l’autre côté cour, tous deux chaussés de traditionnelles « geta » japonaises, Hoghe et Ueno évoluent en parallèle et jouent avec l’étrange symétrie de leurs mains qui exécutent des microdanses. Le décalage de leurs statures et les limitations physiques de Hoghe par rapport à son jeune partenaire sont apparents et pleinement assumés. À distance, leurs doigts, comme reliées par un fil invisible, cherchent à se joindre.

Notre attention se tourne vers l’espace qui s’ouvre et rétrécit entre eux, un vide qui appelle à la projection de l’imaginaire et dans lequel le regard habitué à être incessamment stimulé est tenté de s’égarer. Les arabesques, virevoltes et solos vivaces et incarnés aux accents de butoh de Takeshi Ueno contrastent avec les lentes démarches de son aîné striant le plateau en ligne droite. Une obsession chez Hoghe qu’on retrouve aussi dans La Valse, pièce où il performe auprès de cinq interprètes de talents.

Les objets que le chorégraphe fait intervenir en scène, comme une série de symboles, se chargent d’une aura de mystère : un attaché-case qui avale la vidéo d’un pas de deux classique sur une tablette numérique ; de longs pans de tissu rouge et jaune qui se transforment en traînes, en étoles de prêtre, en ceinture de kimono et en coiffe à la Audrey Hepburn. Et comme le promet le titre, arrive le pas de deux, moment culminant du spectacle, beau, drôle et tendre à la fois avec des portées qui subliment la fragilité et la vulnérabilité que Hoghe s’autorise en scène, torse nu, sa bosse exposée.

L’histoire dans les pas

Autant dans Pas de deux que dans La Valse, l’appel d’air dans les partitions chorégraphiques nous pousse à tendre l’oreille et prêter attention aux paroles des chansons emblématiques, aux extraits de témoignage et de poèmes qui accompagnent les danseurs et danseuses. Une palette musicale éclectique qui s’enchaîne comme une liste d’écoute personnelle, avec des airs d’opéra (Purcell, Bach), différentes versions des valses de Ravel, des thèmes de crooners des années 50 et des performances live de divas des années folles.

Avec si peu, Hoghe parvient à invoquer les fantômes de l’histoire. Ceux de l’Europe et du Japon, intimement liés dans le duo avec Takeshi Ueno où un parallèle est établi entre les héritages de chacun et les traumas collectifs des deux régions du monde, — les grands désastres nucléaires (Hiroshima, Nagasaki, Fukushima et Tchernobyl). Dans La Valse, il sera question de la crise humanitaire actuelle des migrants et des naufrages en mer Méditerranée, Hoghe incarnant d’entrée de jeu le corps sans vie du petit garçon syrien échoué au bord de l’eau.

La portée lyrique et la sophistication des danses aux ports de bras souples et expressives jusqu’au bout des doigts, ainsi que les marches en ligne sur talons hauts — très Pina Bausch —, font qu’on entre dans la pièce de groupe plus aisément. Une matière moins aride, dynamisée par les valses solitaires et les duos qui s’effleurent à peine, bien que sur les trois heures de temps pèsent quelques longueurs. C’est à se demander si les moments d’ennui ne seraient pas même une condition nécessaire à l’émergence de certains états de grâce, comme, entre autres, cette magnifique sortie des interprètes esquissant des pas de côté, couverture sur le dos, au seuil de la scène le regard perdu dans le public, tandis que Hoghe, après avoir couvert la scène d’eau avec un arrosoir, nage face contre terre au beau milieu de l’espace.

Des deux créations, il y a assurément toute une poésie et des sensations fortes à tirer. Cependant, elles nécessitent une attention et une qualité d’écoute accrue. Pour un public averti et endurant, car entre se laisser happer et démissionner, il faut dire que parfois le coeur balance face aux oeuvres denses et exigeantes de Raimund Hoghe.


Pas de deux
De Raimund Hoghe avec Raimund Hoghe et Takashi Ueno. À l’Usine C, les 10 et 11 avril.


La Valse
De Raimund Hoghe avec Marion Ballester, Ji Hye Chung, Emmanuel Eggermont, Raimund Hoghe, Luca Giacomo Schulte, Takashi Ueno, Ornella Balesta (artiste invitée) et Guy Vandromme. À l’Usine C, les 13 et 14 avril.