«Running Piece»: duo cadencé pour danseur et tapis roulant

Au-delà de l’aspect d’épreuve sportive, le chorégraphe Jacques Poulin-Denis (assis) entrevoit dans cette pièce une métaphore de la course à la réussite et à l’accomplissement personnel.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au-delà de l’aspect d’épreuve sportive, le chorégraphe Jacques Poulin-Denis (assis) entrevoit dans cette pièce une métaphore de la course à la réussite et à l’accomplissement personnel.

Lancé dans une course effrénée sur une courroie placée au coeur de la scène, Manuel Roque a l’allure de ces joggeurs compulsifs, jeunes professionnels bien dans leurs baskets qu’on croise matin et soir aux alentours des parcs ou dans les Énergie Cardio de la ville. Cette image familière se trouve vite balayée tandis que le danseur module ses pas et que s’amorce une première métamorphose. Aux commandes d’un dispositif scénique plus complexe qu’il n’en a l’air, en répétition, Jacques Poulin-Denis peaufine l’ambiance installée autour du performeur, contrôlant à la fois la vitesse du tapis roulant et l’environnement sonore qui colle au rythme de ses pas.

Chorégraphe et compositeur de musique électroacoustique, Jacques Poulin-Denis, un peu touche-à-tout, a fait ses armes en tant qu’interprète auprès de Mélanie Demers. Running Piece s’inscrit en continuité d’une démarche chorégraphique minimaliste amorcée avec sa dernière pièce, (Very) Gently Crumbling, où il travaillait sur le mouvement de la chute pour en décliner et en démultiplier les possibilités.

Cette fois, son intérêt s’est tourné sur le pouvoir d’évocation d’une course exécutée par un individu faisant du surplace : « J’ai plutôt abordé la création d’une manière technique. On a cette courroie qui nous impose un mouvement et on essaie de mettre en lumière les multiples sens qui émergent du simple fait de courir. C’est devenu, dans le fond, une étude sur la locomotion. Le fait d’avancer en courant, juste en soi, peut être interprété comme une fuite ou bien comme une propulsion vers quelque part. On a un contraste très clair entre ces deux idées. »

Des formes évanescentes

Au-delà de l’aspect d’épreuve sportive, Jacques Poulin-Denis entrevoit dans cette pièce une métaphore de la course à la réussite et à l’accomplissement personnel. « Au départ, j’avais l’idée un peu romantique de créer des états euphoriques de marches, de promenades, de courses et d’abandon grâce à la musique ; mais à un moment donné, je me suis rendu compte que ça parlait aussi du fait que dans nos vies, on ne s’arrête jamais de courir. » Un phénomène de notre société contemporaine, croit-il, où l’individu est soumis à la vitesse des communications et à la rapidité d’exécution apportée par les nouvelles technologies. La pièce porte ainsi un regard critique sur ce besoin d’être, ou du moins de paraître, toujours occupé, et de se pousser à être plus productif pour donner un sens à son existence.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La partition chorégraphique plutôt performative et volontairement peu écrite permet à l’interprète d’expérience Manuel Roque de trouver une certaine liberté.

Dans un dispositif qui vise à réduire les paramètres sur le plan du mouvement et de l’espace, la partition chorégraphique plutôt performative et volontairement peu écrite permet à l’interprète d’expérience Manuel Roque de trouver une certaine liberté. Intéressé d’abord par la rencontre avec le chorégraphe, le danseur-créateur s’est senti sur la même longueur d’onde, car dans son propre travail (notamment bang bang vu au FTA l’année passée), il cultive une tendance similaire à réduire la partition à un même mouvement pour en décortiquer l’essence, les possibilités, et en proposer de multiples variations.

« Rien que le fait de mettre un humain sur cette machine était porteur d’un fort potentiel pour moi, à la fois visuellement, mais aussi au niveau politique, affirme Manuel Roque. Je pense que le recul que Jacques a pris pour laisser les choses parler d’elles-mêmes, sans ajouter de gros statements, en évoquant plutôt l’idée d’un voyage, ouvre la proposition [à l’interprétation]. Sur le plan physique, le projet répondait personnellement à mon travail autour de la verticalité. »

Une approche impliquant des pratiques de yoga, de méditation et une attention accrue à ce que génèrent les changements de poids. « Avec cette machine-là, c’est comme si on amplifiait cette recherche, parce qu’avec la vitesse, il y a une possibilité de jouer encore plus avec le déséquilibre et avec une certaine prise de risque. » De ce travail d’écoute et d’adaptation au moindre changement imposé par la machine en direct résultent des formes non fixes, évanescentes et en constante évolution. Une part non écrite d’avance qui stimule chez le performeur une traversée de différents états et une transformation du mouvement où apparaît une série d’archétypes.

L’humain face à sa machine

Les deux créateurs voient également émerger de la pièce le thème de l’assujettissement de l’humain à la machine, un rapport de force qui tend ici à s’inverser. Sur ce dernier point, Jacques Poulin-Denis admet d’ailleurs s’être fait prendre à son propre jeu : « Il y a quelque chose de très musical dans la cadence d’une course, et comme compositeur, je ne pouvais pas faire fi de ce rythme. C’est la colonne vertébrale d’une partie de la conception. On a essayé différentes façons de recueillir le data des pas pour y calquer la musique. La meilleure approche pour ça, c’était de mettre des senseurs de pression dans les souliers de course de Manuel, reliés sans fil à mon ordinateur. Ç’a demandé beaucoup de temps de recherche et ç’a pris beaucoup d’essais-erreurs. »

Une recherche qui a pu créer certaines frustrations chez le chorégraphe, poussé à travailler sur la technique et la programmation plutôt qu’à se consacrer pleinement à la composition. « Ce sont de bonnes idées, mais qui ne marchent pas du premier coup. C’est un peu de la tech porn, et il y a peu de créativité dans ces moments-là. Je me suis fait un peu avoir par l’attrait de ça, et je trouve que quelque part, ça reflète bien ce qui nous est arrivé en tant que société avec les technologies. Dans notre cas, on s’occupe de la machine au lieu que ce soit elle qui nous serve. Ce n’est donc pas surprenant que cet objet-là ait fini par prendre le dessus sur l’humain qui était derrière la création à l’origine. »

Running Piece

Une création de Jacques Poulin-Denis (Grand Poney) avec Manuel Roque. Présenté par l’Agora de la danse à l’Espace Danse du Wilder, du 18 au 21 avril.