Raimund Hoghe, le corps comme paysage

Dans «Pas de deux», Raimund Hoghe explore les différences et ressemblances entre deux êtres, lui-même et Takashi Ueno.
Photo: Rosa-Frank.com Dans «Pas de deux», Raimund Hoghe explore les différences et ressemblances entre deux êtres, lui-même et Takashi Ueno.

« Je veux que des corps différents puissent exister, des corps mutilés, des corps déformés », écrit le chorégraphe allemand Raimund Hoghe, marqué par un physique qui défie l’idée conventionnelle de la beauté. « Je ne prétends pas qu’il est formidable d’être bossu, mais je dis aussi que je ne suis pas un vilain petit canard et que je ne veux pas qu’on me traite comme un personnage de conte ou comme un freak. » Danseur, chorégraphe et penseur brillant — ex-journaliste au Die Zeit allemand, ex-dramaturge de Pina Bausch (1980 à 1990) —, Raimund Hoghe, hanté par l’injonction de Pasolini à « jeter son corps dans la bataille », revient le faire à Montréal. Et se met en scène deux fois plutôt qu’une, dans Pas de deux — un duo, forcément — et dans l’octette La valse.

Né en 1949 à Wuppertal, dans les plaies de l’Allemagne post-Deuxième Guerre mondiale qui déteindront sur son imaginaire, Raimund Hoghe n’a commencé à chorégraphier qu’en 1989, et à danser qu’en 1992. Il a 43 ans. « J’ai déjà été, adolescent, sur scène », explique-t-il en anglais en entrevue au Devoir. « J’étais figurant. Je suis devenu journaliste et, comme journaliste, j’ai écrit sur Pina Bausch et je suis devenu son dramaturge, et quand je suis parti, j’ai fait une chorégraphie. Et dans ce solo, Verdi Prati (1992), je me tenais en arrière-scène ; on m’a dit que c’était intéressant. Deux ans plus tard, j’ai composé ce premier solo, pour moi-même, Meinwärts », sur le ténor juif Joseph Schmidt, qui a fui les nazis à travers l’Europe pour mourir en 1942 dans un camp en Suisse.

Photo: Rosa-Frank.com «La valse», Marion Ballester, Raimund Hoghe

« En même temps [autour de 1992], plusieurs personnes mourraient du sida, des écrivains, des artistes. Je voulais dire quelque chose de l’histoire allemande, mais aussi de ces gens. » Car M. Hoghe lie dans ses oeuvres le collectif et le personnel, la grande histoire et le souvenir intime. « Je voulais le dire avec mon corps, et je ne pouvais demander à aucun autre danseur de parler de l’histoire allemande. Je devais le faire moi-même. Alors, je suis monté sur scène. Pour exprimer. Avec mon corps, mon type de corps, qui n’aurait pas survécu aux camps de concentration. Comme ceux des homosexuels et des handicapés. »

Les valses passé-présent

Dans Pas de deux, Hoghe joue une fois de plus sur le cliché — comme il l’a fait dans Boléro variations et Swan Lake, 4 Acts, vus en 2008 au Festival TransAmériques. Sur les façons de le détourner, ces pas de deux étant une convention ballettique, aussi presque amoureuse et morale. L’artiste y explore les différences et ressemblances entre deux êtres, lui-même et Takashi Ueno. Un Européen, un Japonais. Un plus âgé. Deux parcours, deux cultures. Et des corps, aussi, des corps différents.

Photo: Rosa-Frank.com «La valse» de Raimund Hoghe. De gauche à droite: Takashi Ueno, Ji-Hye Chung, Emmanuel Eggermont et Marion Ballester.

La valse, portée par la musique de Ravel, aborde la réalité des réfugiés et de la crise des migrants. Ici, comme dans toutes ses pièces, les danseurs de Hoghe viennent de partout… sauf d’Allemagne. L’inspiration a surgi encore de l’actualité, d’une grande sensibilité aux minorités, aux injustices sociales. Mais pas seulement puisque le chorégraphe aime osciller entre passé et présent. « La valse parle aussi de comment c’était après les camps de concentration. Il faut revisiter l’histoire allemande, et ce qui se passe avec les réfugiés. Il ne faut pas oublier l’histoire. Comment les familles ont été séparées. C’est semblable à ce qu’on fait aujourd’hui avec les réfugiés, quand on leur dit “tu vas aller là, là ou là”, ou “tu retournes dans ton pays”. C’est choquant de voir les mêmes problèmes et les mêmes arguments qu’il y a 50 ou 60 ans. »

L’art peut-il y changer quelque chose ? « Non. Mais on peut au moins se sentir moins solitaire. Savoir qu’on est conscient, ensemble, de ce qui se répète. Résister. Trouver de la force dans la musique. Quand je lis les nouvelles ou que je vois M. Trump agir, je deviens très déprimé, et j’ai très peur. Qu’une seule personne puisse défaire, à ce niveau, tant de progrès, c’est terrible. C’est une situation terrible, celle d’aujourd’hui, je crois. »

Photo: Rosa-Frank.com Raimund Hoghe

Les liens avec le politique apparaissent parfois, presque par magie, surprenant au détour le créateur. « À la fin de La valse, il y a cette chanson très connue d’Audrey Hepburn, Moon River, que je voulais là pour faire une fin très douce. J’ai récemment découvert, par hasard, qu’elle a fait partie de la résistance aux Pays-Bas quand elle était enfant, à 12 ans. Elle cachait des messages dans ses souliers et les passait sous le nez des nazis. Plus tard, elle a voulu être ballerine, elle dansait mais sans musique, pour que les occupants ne réalisent pas que c’était une danse. J’ai été très surpris de trouver ce lien avec le thème de La valse — et avec la danse, aussi. »

Le corps comme paysage

Raimund Hoghe ne cesse de citer et reciter ses inspirations, ces artistes qui le poussent à repousser les frontières. « Un jour, l’acteur et auteur Peter Radtke, handicapé par la maladie des os de verre, m’a dit en interview : “On va au théâtre pour regarder et non pour détourner les yeux.” C’est par leur travail que des gens comme lui m’ont encouragé à me présenter sur le plateau, à exposer mon corps », écrit encore M. Hoghe dans Jeter son corps dans la bataille. Il égrènera comme des perles intimes en cours d’entrevue les noms de Leonard Bernstein, Joséphine Baker, Peggy Lee, Dalida, Édith Piaf, et surtout, il renommera Kazuo Ohno, père du butoh et mentor mental.

Un jour, l’acteur et auteur Peter Radtke, handicapé par la maladie des os de verre, m’a dit en interview : “On va au théâtre pour regarder et non pour détourner les yeux.”

Les deux spectacles qu’on pourra voir là sont longs, respectivement deux et trois heures. M. Hoghe ne travaille pas la durée, dit-il. « J’ai besoin de tout ce temps pour exprimer ce que j’ai à exprimer. » La longueur naît aussi du fait qu’il se refuse à couper la musique qu’il utilise. « La valse de Ravel fait 15 minutes. On en passe une version piano, et une version pour orchestre. Avec quelques chansons, voilà, j’ai déjà une heure. Mais je ne cherche pas à rendre le passage temps difficile pour le public — certains spectateurs sont très reconnaissants d’avoir davantage d’espace pour sentir et penser. »

« On ne peut pas dire que la mer est belle et que les montagnes sont hideuses », écrit encore Raimund Hoghe dans Jeter son corps dans la bataille. « Il y a la montagne et il y a la mer. Nous ne voulons pas que les montagnes disparaissent, nous ne voulons non plus que la terre soit plate. On peut comparer les corps humains à des paysages. Il faut faire attention et aux corps et aux paysages. »

Tous dignes de vivre

«Je suis Allemand. Je me réfère à l’histoire de l’Allemagne. Je trouve important de rappeler comment le régime nazi traitait les gens et les corps. Je pose la question du combien et du comment, dans le troisième Reich, l’exclusion fut possible, et celle du combien et du comment elle l’est toujours. Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui avec nos corps ? Comment peut-on décider de ce qui est “digne d’être vécu” et “non digne d’être vécu” ? On peut avorter d’un enfant avec un fort handicap au sixième ou septième mois de la grossesse. L’histoire allemande connaît la sélection des êtres humains qui ne correspondaient pas aux critères de la normalité. Qu’on n’oublie pas à quoi cela a mené. C’est pourquoi il est important de lutter toujours afin que ces corps différents soient présents, dans la rue et sur le plateau.» Raimund Hoghe dans « Jeter son corps dans la bataille »

Les danses et non-danses de « La valse de Ravel »

« Ravel a composé une première version de cette valse pendant la Première Guerre mondiale », expliquait Raimund Hoghe en entretien à Gilles Amalvi lors de la création de La valse. « Il l’a reprise et achevée, suite à une commande de Diaghilev pour les Ballets russes. Diaghilev a finalement refusé d’en faire un ballet. Du coup, La valse a été créée en version pour orchestre, sans danse. Ce n’est que dix ans plus tard qu’Ida Rubinstein en a donné une version pour ballet. Par la suite Bronislava Ninjinska en a proposé une version, puis plus tard, Balanchine également, dans les années 1950. »

Écrire avec des corps

« Pendant plusieurs années, j’ai écrit avec des mots. Le corps derrière les mots était invisible. Maintenant, j’écris avec des corps — avec mon corps et les corps des danseurs. Écrire avec des mots ou écrire avec des corps — finalement, il n’y a pour moi pas de différence entre les deux. Seulement que le corps de l’auteur est visible sur scène et part de l’écriture. Les mots ne sont pas seuls pour écrire un texte. Les corps aussi racontent une histoire. » Raimund Hoghe dans une traduction libre de « Writing with Words and Bodies »

Pas de deux / La valse

De Raimund Hoghe. Avec Raimund Hoghe, Takashi Ueno, à l’Usine C, les 10 et 11 avril. / De Raimund Hoghe. Avec Raimund Hoghe, Marion Ballester, Matthieu Barbin, Ji Hye Chung, Emmanuel Eggermont, Luca Giacomo Schulte, Takashi Ueno, Ornella Balestra, à l’Usine C, les 13 et 14 avril. Projections des films Der Buckel. Autoportrait le 28 mars, 19 h ; Cartes postales et Si je meurs laissez le balcon ouvert, le 5 avril, 19 h, au Goethe Institut.