«anOther»: exorcisme post-féminin

Dans cette scénographie très léchée, le son, la vidéo et les mouvements en scène entrent en correspondance et forment un tout fort cohérent.
Photo: Mirka Lugosi Dans cette scénographie très léchée, le son, la vidéo et les mouvements en scène entrent en correspondance et forment un tout fort cohérent.

Après Somewhere Between Maybe (2015), où Dana Gingras déboulonnait déjà les stéréotypes associés au féminin dans la publicité et les médias de masse, la chorégraphe vancouvéroise installée à Montréal signe un nouvel opus jubilatoire à l’Agora de la danse. Sous la forme hybride d’une installation d’arts visuels et du concert électroacoustique, anOther nous transporte dans une quatrième dimension post-féminine à l’atmosphère enveloppante et paradoxalement déstabilisante. Un bijou chorégraphique expérimental qui ravira les amateurs d’arts visuels et de musique underground.

La scénographie, très léchée, est composée de 24 écrans à tube cathodique dispersés jusqu’au plafond et d’un revêtement miroitant recouvrant la scène, ayant pour effet de démultiplier l’aura des téléviseurs. Dans ce dispositif, le son, la vidéo et les mouvements en scène entrent en correspondance et forment un tout fort cohérent. Dans ce dispositif qui joue habilement sur la distorsion de nos perceptions, une silhouette noire se fond dans l’obscurité et hante l’espace, participant au climat d’étrangeté installé de prime abord. En introduction, on assiste au long dévoilement d’un corps féminin en combinaison argentée, prisonnier d’une feuille métallique qui se décolle du sol, hypnotisant jeu avec la matière d’une sculpture vivante.

Un défouloir avant-gardiste

Sur les écrans défileront en continu et démultipliés des glitch, des filtres de couleurs, des images qui se brouillent et se pixelisent. Un fin travail aux aspects d’art post-Internet signé Sonya Stefan. On y perçoit des lèvres de femme bavantes et recouvertes d’un film plastique rappelant les photographies de Cindy Sherman, une parodie bizarroïde de pub de cosmétiques et une danse extatique de possédée. On pense ici à la scène cultissime d’Isabelle Adjani dans le métro dans le film Possession d’Andrzej Zulawski. Une gestuelle nerveuse que Dana Gingras reprend à son compte en scène, tandis que la danseuse semble traversée par les ondes de la musique en direct, faisant littéralement vibrer l’espace jusqu’au siège du spectateur. Les bras de la danseuse balaient l’espace, sa tête bascule sauvagement d’arrière en avant, ses jambes cèdent sous son poids jusqu’au sol aux rythmes et fréquences électroacoustiques. En fond de scène, les deux musiciennes de Group A, Tommi Tokyo et Sayaka Botanic, apparaissent instruments en main. Leur complexe composition superposant plusieurs couches de sonorités — interférences, tintements et jingles cartoonesques — jumelée aux mouvements simples, répétitifs et synchrones poussés jusqu’à l’épuisement de la performeuse est tout bonnement galvanisante. Ce concert synth-wave au volume poussé au maximum crée un curieux et salutaire décalage avec le décorum et le public discipliné du Wilder.

anOther se laisse appréhender comme un défouloir pour corps féminin. Ce corps altéré, encore et toujours soumis à une forme de domestication dans l’imagerie publicitaire dominante. Chez Dana Gingras, ce corps se libère des diktats habituels de la séduction pour se réinventer et reprendre pouvoir. Exorcisé de son conditionnement, il devient un corps post-féminin. En cela, la chorégraphe et ses collaboratrices signent ici une oeuvre importante et avant-gardiste qui trouve une résonance toute particulière au lendemain du mouvement #MeToo.

anOther

Une création de Dana Gingras (Animal of Distinction) en collaboration avec Sonya Stefan, Sayaka Botanic, Tommi Tokyo (Group A). Présenté par l’Agora de la danse, à l’Espace Danse du Wilder, jusqu’au 14 avril.