«À nouveau sauvage»: nobles déchets et dignes espèces

Dans «Boxher», Kimberley De Jong pose un monticule de sacs de recyclage remplis de cadavres de bière, carton et plastique sur une scène blanche immaculée.
Photo: Vanessa Fortin Dans «Boxher», Kimberley De Jong pose un monticule de sacs de recyclage remplis de cadavres de bière, carton et plastique sur une scène blanche immaculée.

Qui aurait cru que les déchets et les objets prosaïques que l’on accumule, entasse et dissimule dans notre quotidien pouvaient avoir une telle aura une fois sur scène ? Chacune à sa manière, les pièces que Kimberley De Jong et Lucy M. May présentent à Tangente amènent une perspective insolite sur ces matériaux non nobles et généralement tassés et mis de côté, quand ils ne sont pas ensevelis. Ceux-là mêmes qui asphyxient nos écosystèmes. Les deux chorégraphes reprennent à leur compte des mouvements empreints d’animalité, l’une incarnant une créature en résistance à la dégradation de son milieu, l’autre montrant deux curieux spécimens qui provoquent volontairement et par maladresse cette même dégradation.

Dans Boxher, Kimberley De Jong pose un monticule de sacs de recyclage remplis de cadavres de bière, carton et plastique sur une scène blanche immaculée. Coincée sous les déchets, une créature aux poils poisseux se fraie péniblement un chemin vers la surface. Lentement, en rampant puis à quatre pattes, l’être mi-humain mi-bête se meut, traversé par une série de tremblements et de convulsions. Visible et audible, sous la fourrure, on perçoit son coeur toujours battant.

Derrière une table de mixage, côté jardin, le musicien Jason Sharp construit une trame sonore assourdissante ponctuée de larsens et de battements cardiaques captés en direct à même le corps de la danseuse. Le son amplifié des corps à corps de Kimberley De Jong avec la ferraille entassée sur scène résonne comme dans une grotte.

Dans ce climat étrange installé par l’interaction entre la danse, les matières en scène et la musique bruitiste, peu à peu, la créature mue. La taille enveloppée d’une pellicule plastique, des bandes Velcro autour du cou et des jambes, elle se dresse sur ses deux jambes. Les muscles contractés, bras tendus, elle avance d’un pas raide, comme entravé, et vient faire face au public.

Quelque chose de l’ordre d’une résistance, voire de l’affront, se joue en scène, tandis que le long fil d’un micro est tiré à travers l’espace — faisant vaciller les sacs bleus dans un fracas de canettes — avant de devenir lasso. La présence de la danseuse se fait frondeuse alors qu’une parole mystérieuse, inarticulée, captée à même sa gorge, est scandée.

Avec ses mouvements viscéraux, ses lumières crues et sa bande sonore saturée, par endroits agressive pour l’ouïe, Boxher expose une matière brute, qui se clôt sur l’évanouissement de la créature dans son habitat souillé. Résilient, son coeur continue tout de même de battre.

Faire l’autruche

On découvre d’autres espèces hybrides dans Vivarium, où le spectateur est invité à déambuler dans un curieux bric-à-brac composé en direct, comme une nature morte étrangement vivante, par la scénographe Noémie Avidar. Cet écosystème parsemé de terreau, de bâches en plastique, de morceaux de tuyau rose, d’élastiques de couleurs et de plantes prisonnières d’emballages plastique est habité par deux drôles d’oiseaux échassiers vêtus de kitsch lycra argenté et de tissus en velours. Penchées à l’équerre vers le sol puis se redressant soudain pour traverser l’espace à pas d’autruche, Paige Culley et Lucy M. May sont continuellement en mouvement dans ce vivarium qu’elles parcourent de fond en comble jusqu’aux périphéries et coins morts.

Au sol, sur un vieux tapis, un musicien patente une trame sonore derrière ses consoles. Des chants d’oiseaux, les sons ambiants de la nature, le brouhaha d’une rue et les clameurs d’une aire de jeu pour enfants viennent donner une amplitude nécessaire à l’immersion du spectateur dans l’installation. La déambulation de ce dernier tend à devenir peu à peu statique, alors qu’au fur et à mesure, l’espace devient obstrué par les matériaux disséminés.

De Vivarium, ce sont surtout les moments où les danseuses piétinent et pilent sur des matières, s’enfargent et embarquent sur leur passage des pellicules plastique qui s’avèrent sans doute les plus parlants. Cette interaction entre les danseuses et la scénographie forgée en direct demeure pourtant opaque quant au sens qu’elle entend soulever.

À nouveau sauvage

Boxher, chorégraphie et interprétation de Kimberley De Jong ; musique en direct de Jason Sharp. Vivarium, création et chorégraphie de Lucy M. May et Paige Culley ; scénographie de Noémie Avidar. Présenté par Tangente à l’Espace Danse du Wilder du 29 mars au 1er avril.