Y a-t-il une danse nordique?

«La dureté du climat, la noirceur, énumère Ina Christel Johannessen. Les grands changements de lumière entre l’été et l’hiver. Le vide, l’espace. En résulte une solitude. Je pense que ça colore mes œuvres.»
Photo: Yaniv Cohen «La dureté du climat, la noirceur, énumère Ina Christel Johannessen. Les grands changements de lumière entre l’été et l’hiver. Le vide, l’espace. En résulte une solitude. Je pense que ça colore mes œuvres.»

La danse, par définition langage du corps et du mouvement, est reconnue pour son universalité, sa capacité à franchir la frontière des langues, et les frontières, même. L’événement Printemps nordique, qui emmène une série d’artistes de la Scandinavie en les présentant comme une « invitation à réfléchir à ce qui est commun à la culture nordique dont le Québec fait partie, lui aussi », pousse à se reposer la question : le territoire influence-t-il la création, l’âme du créateur ? Y a-t-il une danse nordique ?

« Plus jeune, je me tenais très loin de ces lectures-là », répond d’emblée la Norvégienne Ina Christel Johannessen, « jusqu’à dire que je n’étais ni Norvégienne, ni Scandinave, mais que je n’étais que moi — un individu, une artiste. Mais je vois de plus en plus ce qui me colore, et il y a quelque chose de scandinave. »

La chorégraphe, reconnue pour son usage de scénographies proches de celles du théâtre, qui intègre dans ses danses les expressions du visage comme les émotions et les pensées de ses interprètes, souligne toutefois, en contrepoint, que sa compagnie est composée de danseurs qui viennent de partout — dont Anne Plamondon, d’ici, égérie entre autres de Victor Quijada du Groupe RubberbandDance.

« Je ne fais pas de l’art pour promouvoir la Finlande, répond de son côté Tero Saarinen, mais oui, je porte en moi ce paysage mental où j’ai grandi. Je ne peux nier être chargé de ces épices, ces sentiments, ces tempéraments de la Finlande et de la nordicité », indique l’ex-danseur du Ballet national de Finlande.

Photo: Mikki Kunttu «Je ne fais pas de l’art pour promouvoir la Finlande, dit Tero Saarinen, mais oui, je porte en moi ce paysage mental où j’ai grandi.»

Chantal Pontbriand, fondatrice du défunt Festival international de nouvelle danse (FIND), qui a permis à partir des années 1980 aux danses contemporaines d’ailleurs d’être vues ici, estime que la question ne se pose plus. « À partir du deuxième FIND, en 1987, j’ai axé chacune des éditions sur un pays ou une région du monde au fur et à mesure que la nouvelle danse s’y cristallisait, que cet endroit dans le monde émergeait sur la planète “nouvelle danse”. Le dernier dans cette optique fut le 9e FIND, en 1999, avec Afrique aller-retour. Mais à partir du moment où il y avait de la nouvelle danse en Afrique, il n’était plus nécessaire de continuer à tracer cette cartographie de la danse en émergence, car elle avait de toute évidence imprégné tous les continents. » D’autant que les idées contemporaines, qui voyagent désormais plus facilement, plus rapidement, et presque partout grâce à l’évolution des communications, semblent a-territoriales. La danse conceptuelle, par exemple, est pratiquement un no man’s land, qui se retrouve partout sur la planète.

« Par ailleurs, poursuit Mme Pontbriand, je n’ai jamais vu ces axes “territoriaux” comme étant quelque chose de narratif, un signe d’exotisme lié à l’identité — exemple : la “nordicité” comme on en parle aujourd’hui ou l’africanité comme on aurait pu en parler en 1999. Je vois plutôt les choses en termes d’énergie et d’intensité. »

Interrogés séparément, la chorégraphe norvégienne et son collègue finlandais nomment des éléments fort similaires lorsqu’ils parlent de l’influence de la Scandinavie sur leur imaginaire créatif. « La dureté du climat, la noirceur [“the darkness”], que les Canadiens connaissent aussi en hiver », énumère Mme Johannessen. « Les grands changements de lumière entre l’été et l’hiver. Le vide, l’espace — nous sommes cinq millions en Norvège, pour un pays assez grand, très long. En résulte une solitude. Je pense que ça colore mes oeuvres. Je pense aussi que ma relation au non-dit, à certaines invisibilités — jusqu’au nom de ma compagnie, zero gravity… —, comme si le sens n’apparaissait jamais au premier regard, vient en partie de là. Il faut souvent re-regarder pour bien voir, bien comprendre, et dans mes oeuvres aussi. »

« C’est cliché, dit de son côté M. Saarinen, mais il y a toujours cette solitude — car nous sommes isolés. Et ce goût prononcé pour la lumière. Nous vivons ici des changements de lumière marqués : surexposés en été et confinés à la lumière artificielle en hiver. Il y a presque un côté cinématographique à nos vies, et c’est ainsi que je traite la lumière dans mes chorégraphies. »

Le froid a-t-il une influence sur le corps du danseur ? Le Finlandais croit que oui, sans trop détailler. « Dans cette pièce, je voulais parler d’isolement et de protectionnisme. On le voit dans les costumes — nous sommes surhabillés, comme des astronautes perdus, comme on le fait ici en hiver, quand on ne reconnaît même plus dans la rue qui est qui tant on se protège. Et c’est ce qui m’effraie aujourd’hui, de voir comment on se surprotège, socialement, des autres, en ayant peur de se laisser influencer. »

Car pour les deux artistes, l’universalité de la danse — et c’est sa beauté, précise M. Saarinen, — est supérieure à toute empreinte d’identité nationale. « J’ai pu travailler en Afrique, en Corée du Sud, au Japon, dans une célébration d’un langage non verbal qui se transmet au-delà des nations. » Il y aurait un danger, mentionne-t-il, à penser l’art sous l’angle de la nationalité. Même si le lieu peut assurément influencer l’âme, et donc l’imaginaire.

« Breath », de Saarinen

Ce retour à la petite forme pour le chorégraphe finlandais Tero Saarinen est né d’une improvisation entre le danseur et le musicien Kimmo Pohjonen. En résulte un duo pour danseur, musicien et accordéon. « Kimmo a mené le son jusqu’à une autre dimension, raconte M. Saarinen. On l’appelle “le Jimi Hendrix de l’accordéon”. Il a composé pour Kronos Quartet. Il pousse vraiment les limites de l’instrument et de ses sons. Le souffle est un des coeurs de la pièce. Et comment trouver ce souffle essentiel, qui donne de nouvelles possibilités, qui renouvelle les forces, comme un printemps ? Comment deux artistes établis, ensemble, peuvent-ils retrouver cette pulsion, cette nouveauté, quitte à laisser de côté ce qu’ils font et connaissent ? Comment peuvent-ils se laisser influencer, ne pas protéger leurs limites et frontières ? Je trouve que c’est important, en ces temps où on devient très protectionniste, très fermé aux autres, de travailler ainsi. »

 

Le musicien entre dans l’arène. « Kimmo a l’esprit d’un danseur, son instrument fait partie de lui. Il le met de côté parfois. Moi, j’utilise la voix, chose que je n’avais jamais faite auparavant. L’accordéon pèse pas loin de 20 kilos. C’est très lourd, pour bouger. Mais Kimmo a besoin de cette voix, qui est devenue la sienne. L’instrument fait partie de lui. » La pièce est présentée en première mondiale à Québec.

 

Breath
De et avec Tero Saarinen et Kimmo Pohjonen. Au Grand Théâtre de Québec le 12 avril, à la Place des Arts du 17 au 21 avril.
 

 

 

« Again », de Johannessen

« On m’a demandé de faire quelque chose avec l’Orchestre symphonique de Suède et ses 52 musiciens, explique en entrevue Mme Johannessen. C’est la composition pour orchestre qui est le coeur de tout ce projet. J’ai voulu travailler avec la musique et la musicalité, mais à travers la physicalité et une narrativité, des aspects que j’utilise toujours dans mes pièces. Ce n’est pas nécessairement une histoire, peut-être plus des épisodes, disons, qui tentent de résoudre l’atmosphère musicale, ou la structure d’une section de la partition. Les danseurs surgissent pratiquement de l’orchestre ; les costumes sont très inspirés des habits traditionnels des concertistes. »

 

À Montréal, c’est toutefois seulement avec un enregistrement que la pièce sera présentée. « Pour moi, la danse n’est jamais qu’une procession : c’est de la pensée à travers du mouvement, qui passe par le cerveau, le corps, le coeur, l’âme, qui s’exprime par le corps. Et ça a besoin d’être crié, pas joué. Je vais souvent demander à mes danseurs de penser à un mouvement spécifique : ce bras que tu ouvres, est-ce une invitation, une protection, un signe de bienvenu ? Plusieurs danseurs se font répéter “Ne pense pas, fais juste danser.” Je ne suis pas d’accord. La pensée n’est pas nécessairement une discussion — est-ce assez bon ? ma technique est-elle juste ? — mais peut être une manière de sentir et d’observer l’entièreté du corps, et ce qu’un moment et un mouvement vous font, très précisément. Ça me semble très lié à la façon dont les danseurs utilisent leur regard. »

 

Les critiques parlent souvent de théâtralité dans la danse de Mme Johannessen, un mot qu’elle récupère pour dire qu’elle « ne fait pas de la danse pure ».

 

Again
Une chorégraphie d’Ina Christel Johannessen. Musique et performance sonore de Tommy Jansen. Avec Line Tørmoen, Pia Elton Hammer, Christine Kjellberg, Sudesh Adhana, Mate Meszaros, Antero Hein et Anne Plamondon. À la Place des Arts du 5 au 7 avril.