Le feu intérieur de Louise Lecavalier en 24 images/seconde

Une enfilade de 24 images par seconde pour composer un tableau vivant de l’artiste au travail, en pleine création
Photo: Filmoption Une enfilade de 24 images par seconde pour composer un tableau vivant de l’artiste au travail, en pleine création

Louise Lecavalier : sur son cheval de feu n’est pas un documentaire. C’est du moins ce que tient à préciser d’entrée de jeu son réalisateur, Raymond St-Jean. Le film est un portrait, un portrait selon le style de St-Jean. Un cliché où sont attrapés des moments de danse, de création et de vie de l’explosive danseuse de 59 ans, ex-égérie de La La La Human Steps, désormais chorégraphe à part entière. Une enfilade de 24 images par seconde pour composer un tableau vivant de l’artiste au travail, en pleine création.

Car « Louise [Lecavalier] fait un travail, indique Raymond St-Jean, qui pour moi n’est pas différent de celui d’un ébéniste ou d’un garagiste, même si elle est dans les arts. Il y a un engagement, un savoir, des techniques, une connaissance que tout le monde peut comprendre. Je voulais montrer ce travail, dans sa liberté et sa limpidité », et offrir aux spectateurs, poursuit-il, la possibilité de rencontrer la star québécoise de la danse contemporaine hors mouvements et hors scène, par des entrevues et un aspect plus documentaire.

L’idée est venue de Michel Ouellette, producteur qui avait travaillé avec Lecavalier dans les grandes années de La La La, sur Le petit musée de Velasquez et Human Sex Duos (Bernar Hébert, 1994 et 1987).

« C’était difficile d’accepter, dit à son tour Louise Lecavalier, difficile de penser que quelqu’un voulait faire un film sur moi, poursuit-elle sans nulle trace de fausse modestie. J’ai toujours pensé que ce qui fait mon intérêt, c’est la danse. Au début, je pensais que les entrevues ne compteraient pas. J’aurais pu décider de ne pas les faire. Mais je sais que, si on ne risque rien, on n’apprend rien. Alors je me suis prêtée au jeu. »

Un jeu intrusif. Le tournage, étalé sur un an, s’est fait en quelques semaines de-ci de-là. En studio de répétition, à la maison avec les grandes jumelles de Lecavalier — elle est aussi mère de famille monoparentale —, avec des amis, ou suivant la danseuse en tournée à Paris.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Par son film, le réalisateur Raymond St-Jean a voulu montrer le travail et l’engagement de Louise Lecavalier dans son art.

L’artiste, dont le métier est de se produire et de revivre ses danses, soir après soir, devant des milliers d’yeux de spectateurs, a été bousculée de voir son intimité chambardée.

« Quand Raymond est venu me voir en studio, dans son coin, me regardant à travers son appareil photo, j’ai pu improviser et travailler vraiment. Je pouvais l’oublier. […] C’est le plus proche qu’il a été d’une réalité de création. Parce que, lorsque l’équipe de tournage a débarqué… Je suis souvent seule en studio, au maximum on est trois avec Rob [Robert Abubo, danseur] et France [Bruyère, répétitrice]. C’est très intime. Dès que quelqu’un d’autre arrive, il arrive avec toute son énergie, il fait entrer le froid dans le studio… J’ai trouvé ça très difficile au début. Je me disais que ce n’était plus vrai, ce que je faisais : il y a du monde qui me regarde, et je le sais. »

C’est pour cette raison qu’il n’y a pas beaucoup de films comme celui-là, renchérit le réalisateur. « L’abandon, pour une artiste comme Louise tellement en contrôle de son art, et de plus en plus en contrôle, c’est difficle. Elle l’a accepté. C’est rare. »

Louise est active vraiment jusqu’au bout des doigts. Il y a une vibration qu’on peut percevoir.

 

L’art du mouvement et l’art de l’image en mouvement

Le film de 101 minutes comporte, forcément, de longues séquences de danse. Des montages de spectacles de La La La Human Steps et de A Few Minutes of Lock (2010). De longues séquences de Mille batailles et de So Blue (2013). Quelques instants de Children (2010). Si la danse est l’art du corps en mouvement, le cinéma, art de l’image en mouvement, semble lui offrir un support idéal.

Pourtant, le passage comporte ses défis. Art vivant, qui se déroule en présence de spectateurs, la danse est amplifiée par l’empathie kinesthésique, comme par la présence des danseurs — qui n’est pas la même que celle des acteurs à l’écran. Dépourvue de ces dimensions au cinéma, elle peut souffrir d’aplatisme.

Aussi, le spectateur en arts vivants a l’habitude de choisir où il pose son regard, quitte à ce que ce soit sur un détail, alors que le cinéma est l’art ultime de la direction du regard, comme le détaille le collègue et critique de cinéma François Lévesque.

« Bernar Hébert et Michel Ouellette ont apporté quelque chose au cinéma québécois », estime Raymond St-Jean.

« Ils venaient de la vidéo d’art et avaient envie de travailler avec la danse contemporaine, sans faire une simple captation, mais en réfléchissant, en adaptant la danse, en pensant aux décors, aux positions de caméra, et en travaillant tout ça de concert avec les chorégraphes. Qu’on aime ou non le résultat, il y a là une démarche où on réfléchit à la manière de faire, pour adopter le meilleur point de vue possible. »

Louise Lecavalier a toujours pensé, elle, qu’il était difficile de filmer la danse, « parce que j’ai longtemps travaillé avec Édouard [Lock] et que ses danses sont très, très rapides. Comme spectateur, tu as besoin de toutes les capacités grandioses de l’intelligence des yeux pour tout y voir. Quand les caméras décident d’être actives aussi avec la danse, c’est vraiment inintéressant. Mais j’ai vu des danses lentes, moins actives physiquement, magnifiquement filmées… […] Comme si la caméra devenait un chorégraphe de plus, capable d’ajouter de la splendeur. Avec une chorégraphie très complexe, la caméra, si elle agit comme un chorégraphe de plus, doit faire une composition vraiment minimaliste. » Raymond St-Jean opine.

« Je pense qu’on sous-estime le rôle du monteur, rajoute le réalisateur. […] Souvent, certains vont couper dans le mouvement, faire une ellipse ; alors tu ne vois plus la danse, juste du mouvement qui n’est pas celui de la chorégraphie mais celui imposé par le montage. »

L’arrivée de MTV a habitué le regard à accepter des montages d’images de plus en plus serrés. Les vidéoclips nous ont aussi poussés à accepter la danse comme clip, au point qu’il peut être difficile de croire à l’écran à la longueur de temps de la danse.

Pourtant, estime le réalisateur, la danse est très cinématographique : « C’est pur, simple. Il n’y a rien de plus beau qu’un cheval qui court au cinéma. Si on prend le temps de le filmer, avec des ralentis, ça produit des images magnifiques. Comme la danse. C’est physique. Des corps en mouvement. […] Il n’y a pas de prenage de tête. C’est beau. »

Mais ça demeure deux formes d’art, souligne-t-il, deux expériences complètement différentes pour le spectateur. Le grand écran, toutefois, permet de filmer de près Lecavalier en solo.

« C’est un privilège de pouvoir s’approcher à ce point, de voir en gros plan des choses que tu peux peut-être sentir si tu es dans la salle, mais pas voir, jamais avec cette précision. Louise est active vraiment jusqu’au bout des doigts. Il y a une vibration qu’on peut percevoir. » Et peut-être, espère le réalisateur, à travers son film pourra-t-on les voir.

Louise Lecavalier : sur son cheval de feu prendra l’affiche le 30 mars prochain.