L’ordre et le désordre selon «Dorothée»

La force de la proposition, c’est sa créativité, le plaisir évident que Boucher et le collectif prennent à tenter, à risquer, à jouer, à faire, vraiment, du multidisciplinaire.
Photo: Steve Montpetit La force de la proposition, c’est sa créativité, le plaisir évident que Boucher et le collectif prennent à tenter, à risquer, à jouer, à faire, vraiment, du multidisciplinaire.

Ce n’est pas dans le monde magique du Magicien d’Oz que nous convie la Dorothée de « l’orchestre audiovisuel » Flone, mais dans un univers d’abord inquiétant, où androïdes, humanités, machines, corps, sons, voix et images se côtoient et s’entrelacent, afin de composer un « concert total » dont seul le texte (et ce même si les mots sont aussi matériau) est exclu.

Dorothée : corps sans organes, initié par le musicien Stéfan Boucher (Dave St-Pierre, Fred Gravel, Cique Éloize) est une proposition originale qui a les défauts de ses qualités et vice-versa. Les spectateurs pénètrent d’abord dans une installation performative corps, machines et son — la partie la plus intéressante du spectacle, car les divers éléments y trouvent une cohérence certes éclatée, parfois absurde, mais narrativement claire.

La mise en espace, ici comme lors de la transition vers la salle, ainsi que pour la finale qui tombe à plat malgré la superbe image composée, n’est pas assez claire pour que le public comprenne l’invitation. C’est un des gros bémols à porter à ce Dorothée. La déambulation est-elle de mise ou non ? Le côté inquiétant qui se dégage de ces nombreux personnages entièrement grimés de blancs, mi-robots mi-êtres étranges, vêtus presque seulement de slips colorés, ne porte pas à les approcher.

Les spectateurs, au soir de la première, ont choisi de s’entasser inconfortablement en un arc de cercle reproduisant un rapport théâtral traditionnel. Faut-il se rendre dans les gradins lors de l’ouverture des limites de la salle qui vient avec celle des rideaux ? Peut-on faire le choix de rester sur scène ? Pourquoi éteindre les lumières sur la salle, effet absolument contre-intuitif pour le spectateur, lors du tableau qui signe la fin du spectacle ? Les placiers ont dû, à plusieurs reprises, intervenir maladroitement pour juguler le public, signe évident d’un manque de clarté.

La force de la proposition, c’est sa créativité, le plaisir évident que Boucher et le collectif prennent à tenter, à risquer, à jouer, à faire, vraiment, du multidisciplinaire. Tous les intervenants sont acteurs comme manipulateurs. La majorité des divers éléments s’intègrent bien à l’univers. La grande faiblesse, outre le manque de précision dans la mise en public, c’est le dosage, même pour un univers décorseté. L’oscillation entre l’hyperléché (images vidéo) et l’à peu près (plusieurs propositions de corps ; les transitions boiteuses, souvent passages à vide) crée de moments d’approximation qui conviennent mal au côté laboratoire de la proposition. Le rythme, ponctué par les fins des pièces musicales, rapidement prévisible, applatit les effets qui émergent ici et là, donnant l’impression récurrente de fausses fins.

Le poids des scènes est souvent mal jaugé : de très beaux moments (la caresse sur la scie ronde ; le coucher de soleil rectangulaire) sont livrés dans la même durée, la même intensité que d’autres moins forts (le spoken word côté jardin, intéressant mais qui s’étire jusqu’à s’épuiser). Le spectacle d’une heure et demie saurait être resserré. Aussi perplexe qu’on puisse être en quittant la salle, Dorothée : corps sans organes n’en demeure pas moins un spectacle plein de promesses, qui gagnerait à définir davantage ses contraintes dramaturgiques, afin que ses folies comme son mystère puissent être plus contagieux.

Dorothée : corps sans organes

De l’orchestre audiovisuel Flone. Écriture scénique et scénario de Stéfan Boucher. Conception sonore et visuelle de Steve Montpetit, Olivier Landry-Gagnon et Boucher. Vidéo de Johan Baron Lanteigne. Mouvements de Karina Champoux. Jeu de Jimmy Gagnon et Maya Kuroki. Conception technique de Frédéric Lazure. À l’Usine C, jusqu’au 23 mars.