«Poussière & fumée»: un monde à réapprivoiser

La présence d’un cellulaire au bout d’un «selfie stick» par le collectif Castel Blast remet en question l’origine de ces survivants.
Photo: Jules Bédard La présence d’un cellulaire au bout d’un «selfie stick» par le collectif Castel Blast remet en question l’origine de ces survivants.

Il est rare, dans la vie courante, de pouvoir plonger son regard dans celui des inconnus que nous croisons dans la rue sans susciter la gêne ou même l’affront. L’espace vaporeux dans lequel nous immerge Hugo Dalphond à Tangente nous mène ingénieusement à briser ce tabou.

Avec Dans l’idée de ne plus être ici, le scénographe propose une expérience immersive fascinante et fort réussie, laissant au public le temps nécessaire pour s’accoutumer à l’espace et aux présences évanescentes avant de faire intervenir le moindre geste performatif. Une oeuvre dont nous sommes aussi les actants et qui ouvre de multiples possibilités à l’être-ensemble.

Une fois passé le seuil de la salle, on s’engouffre dans une brume épaisse, où il n’est possible de voir qu’à moins d’un mètre. On restera d’un bout à l’autre aux aguets de la moindre présence dans ce labyrinthe éthéré aux couleurs et humeurs changeantes. La quasi-cécité a pour effet de décupler les autres sens. L’ouïe et l’odorat s’affûtent alors qu’on se perd à la fois avec appréhension et fascination dans ce brouillard, d’où surgissent subtilement des visages inquiets, rieurs, stoïques, souriants, anxieux.

Parfois seul au milieu de nulle part — mais où sont les murs ? —, il arrive qu’on se fige pour mieux trouver des repères — un chuchotis, un rire, une silhouette fugitive à suivre, l’odeur d’un parfum vanillé — jusqu’à ce qu’une présence salvatrice nous frôle. Les sonorités électriques de Mathieu Arsenault qui progressent jusqu’à saturation participent à la désorientation.

Dans certaines zones plus peuplées, on s’immisce naturellement et avec ludisme dans les espaces négatifs de toutes les déambulations, en prenant soin de ne bousculer personne. L’effet d’entraînement est sidérant, tandis que plusieurs personnes s’asseyent ensemble, le regard tourné vers… quoi, au juste ?

En s’approchant pour discerner ce qui captive l’attention, on perçoit une silhouette aux bras ouverts ; plus tard, des mains qui s’ouvrent et se referment dans les airs ; ailleurs, deux femmes qui appliquent une poudre blanche sur leur peau et une éponge qui se tord. Dans cette atmosphère planante et enveloppante, la portée de chaque geste se trouve accentuée.

Alors que le silence se fait, les performeurs reprennent leur marche, nous laissant le loisir de les suivre, grâce à la vibration de leur voix et de leurs mantras. Une expérience à vivre et à ne pas manquer.

Dans l’antre des damnés

De la fumée, nous passons à la poussière. Le collectif multidisciplinaire Castel Blast nous invite également dans une atmosphère enveloppante, grâce à une conception sonore intensive et spatialisée qui nous aide à plonger en profondeur dans la performance. Un espace où nous sommes libres de déambuler, bien que les spectateurs choisissent de prendre place aux quatre coins de la zone de performance pour ne plus bouger.

Au centre de la salle, sur un large carré jonché de particules grises, cinq êtres damnés évoluent et réapprennent à marcher ensemble. Comme sonnés par un choc, dans un état altéré de la conscience, ils errent, rampent, se recroquevillent, frémissent, mordent la poussière. Les états de corps des danseurs devenus carcasses qui se tendent jusqu’à se distordre sont captivants. On s’attache avec aisance à leur errance et leurs résistances au déséquilibre sur ce terrain désolé et hostile.

Des rares contacts entre les interprètes, on retiendra les accolades, gestes de solidarité à la portée émouvante. La présence d’un cellulaire au bout d’un selfie stick — objet qui reste malheureusement trop peu exploité —, remet en question l’origine de ces survivants. S’agit-il d’une préfiguration de notre avenir ? Devrons-nous un jour, comme ces âmes damnées, apprendre à réapprivoiser le monde ?

Les lumières s’éteignent sur ce tableau qui se clôt par un râle dans l’obscurité. Désorientés, on sort de la salle à reculons avec l’impression de laisser à eux-mêmes ces êtres damnés. Une pièce saisissante et engageante signée par le collectif et ses cinq interprètes. À suivre avec attention.

Poussière fumée (programme double)

Dans l’idée de ne plus être ici

Une création de Hugo Dalphond en collaboration avec Erin Drumheller, Laurie-Anne Langis, Ravenna, François Richard, Alex Trahan, Mathieu Arsenault, Anne-Sara Gendron.

Carcasse

Chorégraphie de Castel Blast (Olivia Sofia, Léo Loisel, Xavier Mary, Guillaume Rémus) avec Léna Demnati, Myriam Foisy, Laury Huard, Sovann Rochon-Prom Tep et Charles Cardin-Bourbeau.

Présenté par Tangente, du 22 au 25 mars à l’Espace danse du Wilder.