Des danses à l’écoute du vivant

Composée à l’origine dans une ruelle d’Hochelaga, «Vivarium» de Lucy M. May est un projet in situ qui s’est développé sur quatre ans dans des différents lieux d’une ville à l’autre.
Photo: Emily Gan Composée à l’origine dans une ruelle d’Hochelaga, «Vivarium» de Lucy M. May est un projet in situ qui s’est développé sur quatre ans dans des différents lieux d’une ville à l’autre.

À l’heure où la communauté scientifique n’en finit plus de tirer la sonnette d’alarme pour signaler la dégradation irréversible des écosystèmes et l’extinction massive de certaines espèces, de plus en plus de créations chorégraphiques s’imprègnent de préoccupations environnementales. Révélateur de cette mouvance, leprogramme double « À nouveau sauvage » présenté par Tangente rassemble les travaux de deux chorégraphes émergentes qui, en filigrane, explorent notre écocitoyenneté et notre responsabilité à l’égard de la préservation de la faune et la flore.

Inspirée par la vidéo virale du photojournaliste Paul Nicklen montrant un ours polaire décharné dans le Grand Nord canadien, Kimberley De Jong intègre dans sa gestuelle les mouvements d’un animal victime du réchauffement climatique. C’est là la thèse de Nicklen, depuis taillée en pièces par la communauté scientifique, qui a démontré que l’état de cet ours ne reflète pas l’état de son espèce. Pour le moment, du moins.

Photo: Stéphane Najman Les ours blancs inspirent «Boxher», de Kimberley De Jong, sur la volonté de fuir les lieux étouffants.

« Mon but n’était pas de créer une pièce moralisatrice, mais le thème de l’impact des changements climatiques me tenait à coeur et la référence à cet ours était surtout un choix esthétique. C’est ma façon personnelle de traiter de l’état du monde dans lequel nous vivons, de cette époque anthropocène, et de faire face à cette impuissance qu’on peut ressentir à l’échelle individuelle et collective, » affirme la danseuse dont on a pu mesurer tout le talent d’interprète dans les oeuvres de Marie Chouinard, Frédérick Gravel et Dana Gingras, et qui signe ici sa première création solo.

Sur scène, Kimberley De Jong s’entoure de monticules de sacs de recyclage et de matières plastiques qui viennent entraver ses mouvements afin d’évoquer les déchets que les animaux ingèrent par accident. Accompagnée du musicien expérimental Jason Sharp, elle explore les fluctuations de son propre rythme cardiaque à l’aide d’un moniteur amplifiant les battements de son coeur et, grâce à un micro fixé sur sa gorge, rend audible les sons internes de son corps : « L’idée est de faire sortir cette voix intérieure de l’animal, de libérer une voix qui ne peut s’exprimer par la parole et qui en est prisonnière. »

Revenir à nos sens


Composée à l’origine dans une ruelle d’Hochelaga, Vivarium de Lucy M. May est un projet in situ qui s’est développé sur quatre ans dans des différents lieux d’une ville à l’autre. Adaptée à la scène, la performance se conçoit comme une expérience immersive axée sur les notions de responsabilité et de conscience du pouvoir exercé par les danseuses sur l’espace donné. Le spectateur est invité à se promener comme dans une forêt dans l’installation composée par Noémie Avidar. Une attention particulière est accordée aux objetshabituellement mis de côté ou ignorés, collectés sur les lieux des performances (retailles de fleurs, emballages plastiques, artefacts).

« Quand on réfléchit à l’écologie, il ne faut pas voir l’humain et la nature comme des entités séparées, mais comme faisant partie d’un ensemble symbiotique, affirme la jeune créatrice. Des questionnements socio-économiques entrent nécessairement en ligne de compte. Ça touche aussi à toutes nos manoeuvres capitalistes et même à nos relations interpersonnelles. En tant qu’artistes, nous avons un pouvoir sur l’espace dans lequel nous agissons. Comment s’accorder alors avec notre position de pouvoir dans ce système ? » se demande-t-elle.

Au-delà de la capacité ou de l’incapacité à agir pour améliorer le sort de la planète, Lucy M. May s’attache surtout à la valorisation de l’écoute et de l’attention à ce qui nous entoure dans sa démarche. « Dans notre société capitaliste à ce jour, certains pouvoirs sont plus valorisés que d’autres. Je pense qu’il y a des puissances fortes auxquelles on n’accorde pas de valeur, comme celle de l’écoute, de la lenteur, du fait de prendre son temps, » affirme-t-elle, soulignant la nécessité de revenir à nos sens — ouïe, toucher, vue — pour appréhender la nature, comme le préconise le philosophe et environnementaliste américain David Abram, dont les écrits sont venus nourrir le processus de création.

Pour leurs chorégraphies aux propriétés animales, Kimberley De Jong et Lucy M. May puisent toutes deux leurs techniques dans le Continuum, approche du mouvement fluide et tournée vers les sensations intérieures. Une façon pour elles d’être en lien avec les êtres qui les entourent, les forces vitales qui les animent et de se montrer réceptives au vivant.

À nouveau sauvage

Boxher, chorégraphie et interprétation de Kimberley De Jong. Vivarium, création et chorégraphie de Lucy M. May et Paige Culley ; scénographie de Noémie Avidar. Présenté par Tangente à l’Espace danse du Wilder du 29 mars au 1er avril .