Une fresque de l’humanité à la dérive

De ce tableau sensationnel que construisent les danseurs d’Alan Lake sous nos yeux en répétition, une touche cinématographique se dégage.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir De ce tableau sensationnel que construisent les danseurs d’Alan Lake sous nos yeux en répétition, une touche cinématographique se dégage.

Sur une structure de bois amovible, un groupe d’individus lutte pour sa survie. Leurs corps s’enchevêtrent, se soulèvent, se tiraillent vers la surface ou vers l’abîme. De ce tableau sensationnel que construisent les danseurs d’Alan Lake sous nos yeux en répétition, une touche cinématographique se dégage. Après Ravages (2015), le chorégraphe et artiste visuel venu de Québec revient à la composition scénique avec une grande forme pour neuf danseurs et un musicien. Le cri des méduses s’inscrit en continuité avec ses précédentes pièces aux paysages cataclysmiques, présentant des corps transfigurés par l’intégration de certaines matières.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Alan Lake

Sur scène, on trouve du bois, de l’eau, des jets de peinture et des matières visqueuses portées comme une seconde peau. Alan Lake emprunte ces textures au Radeau de la Méduse, chef-d’oeuvre de la peinture romantique datant du début du XIXe siècle qui dépeint le sort des survivants d’un naufrage arrivés au large des côtes africaines en 1816 : « Au départ, c’est le pouvoir évocateur très pictural de la toile de Géricault, plus que le récit tragique de la frégate qui m’intéressait, affirme le chorégraphe. J’ai tiré de cette pyramide d’individus qui essaient de se tirer vers le haut un espace qui évoque la force humaine. Plus j’ai avancé dans la création, plus j’ai décidé de m’informer sur l’histoire du naufrage. »

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Il décrit les événements horrifiques qui se sont déroulés en 13 jours sur le radeau parti à la dérive — notamment les mutineries et le cannibalisme —, alors que des 150 passagers de la Méduse, seuls 10 survécurent. « Ce lien fragile entre l’espoir et le désespoir et la façon dont l’entraide humaine peut soudainement chavirer sont devenus des thèmes qu’on a travaillés en essayant de ne pas être trop littéral. On s’est permis d’être dans l’onirisme et de brouiller les frontières entre rêve et cauchemar, entre fiction et réalité. »

Chorégraphie symboliste

Créé dans un lieu désaffecté à Québec, Le cri des méduses est à l’origine un film de vidéodanse qui sera finalisé à la suite de sa transposition scénique. C’est un procédé courant chez Alan Lake, pour qui l’architecture des lieux de tournage est à la base des créations. Cherchant à trouver un amalgame entre danse, matière brute et installation, la scénographie joue alors un rôle de premier plan dans ses créations scéniques, où il cultive des techniques proches du montage cinématographique. L’artiste installe ainsi des images que les danseurs détournent en les substituant les unes aux autres en un claquement de doigts, par le truchement des structures amovibles.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

« Je me considère comme un symboliste, affirme-t-il. Je pose des symboles pour que le spectateur puisse faire des liens avec ce qu’il voit dans la danse et ses propres additions de signes. C’est là que l’oeuvre devient large de sens sans tomber dans le trop narratif. » Dans cette pièce, la symbolique repose en partie sur les couleurs utilisées, qui sont celles des fluides de vie : « J’avais un désir de solidifier ses liquides pour amener des matières plus organiques qui se déforment afin de rendre les tableaux mouvants même quand le danseur ne bouge pas. Il y a aussi une récurrence de l’apparition de l’eau, à travers le lavage : le fait de se laver soi-même, de prendre soin de l’autre ou de nettoyer ses blessures. »

Pour Alan Lake, Le radeau de la Méduse prend de nouvelles résonances à la fois avec l’actualité des naufrages des migrants en Méditerranée, mais également quant au futur de l’humanité soumise aux changements climatiques : « J’y ai vu un rapport au radeau actuel, c’est-à-dire l’idée d’une humanité à la dérive, soumise aux catastrophes naturelles. Je ne peux pas dire que je suis un activiste environnementaliste, mais l’oeuvre contient une certaine dimension politique, elle porte un cri et une sorte d’élan. Elle parle de ce point de non-retour ; si on ne fait rien maintenant, quel sera le prochain rivage ? »

Pour pallier la part macabre qui se dégage de la toile de Géricault, il lui a fallu dans la chorégraphie « faire place aux antagonismes, en oscillant entre le tragique et le magnifique », et sublimer les zones de tension pour dépasser le morbide et le désespoir. « Dans ma pièce, j’aimerais que ces naufragés atteignent un rivage. Lequel ? Je ne sais pas encore, et je préfère laisser ça un peu en suspens », conclut-il.

Marée noire au Louvre

Au moment d’écrire ces lignes, on apprenait qu’à Paris, des manifestants se sont infiltrés dans le Louvre pour protester contre les liens de mécénat qu’entretient le musée avec le groupe pétrolier Total. Durant ce happening, des militants environnementalistes vêtus de noir se sont allongés devant la toile de Géricault pour former une marée noire symbolisant les victimes des activités pétrolières. Comme quoi le pouvoir d’évocation du Radeau de la Méduse, peinte au XIXe siècle, n’en finit pas de se réactualiser à la lumière des enjeux écologiques actuels.

Le cri des méduses

Une création d’Alan Lake — Alan Lake Factorie(s). Avec Kimberley de Jong, Jean-Benoit Labrecque, Louis-Elyan Martin, Fabien Piché, David Rancourt, Geneviève Robitaille, Esther Rousseau Morin, Josiane Bernier, Odile-Amélie Peters. Musique en direct d’Antoine Berthiaume. Présenté par Danse Danse à la Cinquième Salle de la PdA, du 20 au 24 mars.