«Elle respire encore»: la vie anti-mode d’emploi

C’est à un théâtre qui s’adresse aux sens que Jérémie Niel convie son spectateur avec «Elle respire encore».
Photo: Caroline Rousseau C’est à un théâtre qui s’adresse aux sens que Jérémie Niel convie son spectateur avec «Elle respire encore».

C’est à un théâtre qui s’adresse aux sens que Jérémie Niel convie son spectateur avec Elle respire encore. Un théâtre de la cruauté du quotidien à l’atmosphère inconfortable qui se referme progressivement sur treize interprètes, tombant les uns après les autres comme des mouches. L’oeuvre noire est dense, une myriade d’actions se passant simultanément en scène. Si bien que l’oeil du spectateur — posé ici en voyeur — se promènera transversalement sur ce tableau foisonnant et se raccrochera à ce qu’il pourra et à ce qu’il voudra bien. Si l’on parvient à s’y laisser happer, c’est cependant au risque de s’y noyer.

Derrière un écran translucide, dans l’obscurité, percent les sons d’une forte respiration, d’une pomme croquée et des discussions étouffées par l’épaisseur d’une cloison. Quand la lumière se fait sur le plateau, on découvre des individus isolés parmi des meubles (lit, chaises, table et bureau). Certains vaquent à leurs occupations, d’autres sont dans l’inertie. D’autres encore trépignent dans l’attente et viennent se planter face au public pour l’observer à travers l’écran.

Des alarmes retentissent à trois reprises, venant interrompre le cours de la vie des protagonistes. Un mal commun frappe ce microcosme qui soudain se fige et bouge dans la même direction. Dans l’urgence, certains s’écroulent pour ne plus jamais se relever, tandis que les rescapés se relèvent pour simplement reprendre le cours de leur vie. Entre ces personnages épars, des réseaux de relation se tissent avant de progressivement s’effilocher : une femme prenant soin d’une aînée finit par la malmener ; une clarinettiste solitaire résiste au voyeur qui la harcèle ; une adolescente se défoule effrontément ; un couple fornique aux yeux de tous ; des âmes errantes finissent par se jeter sur les corps inertes comme des hyènes. L’inconfort croît au fur et à mesure que dans les interactions s’insinue une violence parfois à peine palpable, et par endroits explicite. De l’intrusion dans la bulle d’un personnage par un autre, jusqu’aux doigts qui viennent s’insérer dans les bouches, en passant par les gifles et la tristesse post-coïtale.

La bande-son signée Alexandre St-Onge, installant une vibration presque omniprésente, participe à l’escalade du sentiment d’inconfort qui émane de ce portrait d’une société à l’agonie, où la tendresse s’use tranquillement et finit par manquer cruellement à l’appel. Cette ambiance sonore qui fluctue continuellement se trouve parfois saturée par les monologues des actrices qui se superposent — dont on ne perçoit que quelques pans —, par les halètements d’ébats sexuels, par le craquement soudain de la glace qui se brise et le son lourd d’une structure qui s’écroule au loin.

Inégales, les présences entre les danseurs et acteurs ne paraissent pas toujours bien jaugées. Des multitudes de chorégraphies errantes, les duos et trios entre danseurs accrochent l’oeil, mais les danses tendent à se perdre dans l’ensemble. On ressort cependant fortement marqué par cette pièce, qui rappelle dans une certaine mesure le désir de saisir le monde dans toute son incohérence et son chaos de l’écrivain Georges Perec dans La vie mode d’emploi.

Elle respire encore

Une chorégraphie de Jérémie Niel. Avec Florence Blain Mbaye, Samuel Bleau, Philippe Boutin, Karina Champoux, Angie Cheng, Simone Chevalot, Bill Coleman, Peter James, Pascale Labonté, Elizabeth Langley, Brianna Lombardo, Louki Mandalian, Peter Trosztmer. Coprésentée par l’Agora de la danse et Danse Cité. À l’Espace Danse du Wilder, du 14 au 17 mars.