«Nécessités intérieures»: espaces de liberté et nouveaux moyens d’expression

Concevant la scène comme une page blanche, le chorégraphe Sovann Rochon-Prom Tep se distance de toute partition prévue, afin de stimuler une dimension intuitive du mouvement.
Photo: Vanessa Fortin Concevant la scène comme une page blanche, le chorégraphe Sovann Rochon-Prom Tep se distance de toute partition prévue, afin de stimuler une dimension intuitive du mouvement.

De par son travail au sein de la compagnie Cas Public d’Hélène Blackburn, on connaissait les grandes qualités de Cai Glover à titre d’interprète. Dans le programme double Nécessités intérieures, Tangente offre un espace de création au danseur malentendant qui s’inspire de son vécu pour son tout premier solo. Dans Being Heard Hearing, plutôt que de montrer sa condition comme un handicap, Cai Glover s’en sert comme une force pour forger sa propre signature chorégraphique.

Sur le plancher dénué de tout accessoire, le danseur vient s’accroupir. Une musique aux notes stridentes vient faire bourdonner nos oreilles, évoquant les acouphènes, tandis que les mains du danseur s’agitent nerveusement autour de sa tête. Puis il pose ses implants auditifs, et se redresse, comme pacifié. Un halo de lumière apparaît à côté de lui. Il s’empresse de le percer, avec ferveur, ses bras tranchant l’espace, avant qu’un nouveau halo n’apparaisse. Et rebelote, il lui faut absolument rentrer dans un nouveau cercle, pour être vu et entendu.

Du vocabulaire chorégraphique convoqué ressort une certaine géométrie balletique, de laquelle le danseur se défait progressivement pour chercher une pulsation intérieure qui le propulse. Ses mains deviennent de plus en plus expressives. Elles s’agitent compulsivement, dessinant des motifs et claquant sur le corps. Virtuoses, les mouvements restent hyperactifs et sont livrés dans une énergie assez égale. Il manque une certaine canalisation et fluctuation des énergies, plus de respiration aussi, pour nous embarquer plus loin dans les sensations et pour qu’on adhère totalement à l’univers créé en l’espace de ce court solo.

Brouiller la page blanche

En deuxième partie, on découvre le travail de Sovann Rochon-Prom Tep se lançant dans un défi d’improvisation totale. Concevant la scène comme une page blanche (pour reprendre les termes de Dena Davida), le chorégraphe se distance de toute partition prévue, afin de stimuler une dimension intuitive du mouvement et de la création, assumant les idées qui lui viennent à l’esprit, le traversent et le meuvent instantanément.

Des objets se trouvent disséminés à travers l’espace pour recréer une ambiance d’intérieur : une chaise renversée, des pots de plantes et du linge empilé en fond de scène. On est invité à prendre place sur scène à proximité du performeur. La musique — qu’il demande aléatoirement à sa soeur de faire jouer depuis son ordinateur — paraît être son principal point d’appui. Aux premières notes, le danseur suit ses impulsions, embarqué dans une course giratoire, avant d’adopter un axe pour tourner sur lui-même. S’ensuivent de souples contorsions au sol et roulades aux inflexions de breakdance apportant la rigueur nécessaire aux mouvements pour captiver notre attention.

Malgré certaines belles trouvailles, dans cette pièce qui se réinvente chaque soir, ce jeudi les déplacements restaient très circonscrits au centre de l’espace, le danseur n’exploitant que de manière restreinte son terrain de jeu. La présence des spectateurs en scène sur des coussins placés en demi-cercle créait certes une proximité avec le performeur, mais ne faisait que déplacer la frontière scène-salle sans véritablement mener à une interaction sentie. Une structure d’improvisation plus solide aurait-elle permis de développer un véritable effet de coprésence ? Cela aurait-il aussi permis d’éviter les temps morts dans les transitions et mené à une matière plus incarnée ?

Nécessités intérieures

Being Heard Hearing de et avec Cai Glover / Si ça se sait de et avec Sovann Rochon-Prom Tep