«Elle respire encore»: la ville imaginaire de Jérémie Niel

Le chorégraphe Jérémie Niel
Photo: Catherine Legault Le Devoir Le chorégraphe Jérémie Niel

Jérémie Niel vient du théâtre. Il signe aussi des pièces de danse, des oeuvres où les deux disciplines se fondent en scène. « Je ne me considère pas comme un chorégraphe, précise-t-il en entrevue. Je pense que je suis vraiment metteur en scène, par l’intuition, le chemin de la pensée, de ma création. Je sais, pour avoir souvent travaillé avec des chorégraphes [comme avec Catherine Gaudet pour Roméo et Juliette, 2015], qu’on n’a pas le même cerveau. Mais je suis un metteur en scène qui s’intéresse au mouvement et à la chorégraphie, que j’aborde avec beaucoup de modestie. »

Dans Elle respire encore, il dirige sa plus grande distribution à ce jour — 13 interprètes de tous les horizons — pour peindre une petite ville imaginaire.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Dans «Elle respire encore», le chorégraphe Jérémie Niel dirige sa plus grande distribution à ce jour — 13 interprètes — pour peindre une petite ville imaginaire.

« Je travaille sur une microsociété qui réunit plein d’êtres variés, différents, de tous les âges, qui essaient de respirer ensemble, résume Jérémie Niel. Et ce n’est pas toujours évident. C’est comme si on avait créé une minicivilisation », dit-il en souriant, se moquant lui-même de jouer ce rôle de metteur-en-scène-Dieu. « Un lieu où ces gens-là, avec des codes communs, vivent ; un univers plus urbain, parce que je suis urbain et que mes inspirations sont là. Je me suis attaché à chercher une diversité des corps, des âges et des pratiques pour donner une sensation de foule. Mais c’est sans discours politique sur la diversité — c’est plus esthétique et artistique. »

Treize interprètes, donc, de 16 à 85 ans — la doyenne étant Elizabeth Langley, fondatrice du programme de danse de l’Université Concordia, la cadette ne répétant que lorsque l’école le lui permet, étant dans la fleur de son adolescence. « Il y a des interprètes plus proches de la performance, d’autres venant du théâtre, certains de la danse. Avec certains je travaille des états de présence, avec d’autres on fait des écritures chorégraphiques, et pour les acteurs, on pense des personnages. Et tout ce monde cohabite. »

« Dancer’s Studio »


Ce qui oblige Jérémie Niel à changer sa méthode de travail selon l’interprète à qui il s’adresse. À partir parfois de zones de tension entre deux individus pour aboutir à une ligne de chorégraphie, amorçant avec d’autres une recherche plus psychologique. « Le résultat ne m’appartient pas. Est-ce du théâtre, de la danse ? Honnêtement, la réponse ne m’intéresse que moyennement. »

Pourquoi travailler avec des danseurs ? « Très techniquement, il y a une virtuosité du danseur qu’il n’y a pas chez l’acteur, qui permet d’aller chercher des spécificités, mais aussi une sensibilité — c’est une généralité que je dis là, hein, il y aura toujours des exceptions… — très différente, davantage chez le danseur de l’ordre du ressenti et de l’affect que du cerveau. Ça ne se place pas au même endroit. C’est plus difficile d’établir un dialogue oral avec le danseur, mais ce dernier va beaucoup plus facilement plonger dans le flou, se jeter dans le vide, et ça, j’aime beaucoup, surtout en début de création. On peut arriver avec une idée de page blanche, et un danseur va plonger, faire un premier jet, tracer un brouillon à partir de rien, de zéro, de quelques intuitions. Il se jette à l’eau. Ça, c’est super. L’acteur va le faire, mais il a souvent besoin d’un minimum de cadre, de concret. »

Il y a des interprètes plus proches de la performance, d’autres venant du théâtre, certains de la danse. Avec certains je travaille des états de présence, avec d’autres on fait des écritures chorégraphiques, et pour les acteurs, on pense des personnages. Et tout ce monde cohabite.

Comme créateur, Jérémie Niel aime ce vide qui précède la création, et les surprises qui peuvent en naître. Ainsi, pour son précédent Croire au mal (2012), il s’attendait à faire une pièce plus joyeuse, légère. Résultat ? « C’est la chose la plus sombre que j’ai faite… » Cette fois, le metteur en scène de La campagne (2016) s’est volontairement donné un thème de départ plus flou que pour ses précédentes pièces. « Comme si je cherchais à m’enfoncer un peu plus dans le caractère horizontal de mon travail. » Caractère horizontal ? « Comme une manière de travailler le paysage, tente-t-il de préciser, de prendre un grand-angle plutôt qu’un petit. Un axe vertical, à l’inverse, serait une idée très claire imposée au public : un thème sociopolitique, un jeu théâtral franc et traditionnel, comme un acteur en avant-scène face au public qui délivre son texte en projetant… J’aime mes personnages plus perdus que ça… en fond de scène… de dos, dans le noir, qui ne parlent pas très bien… qui doutent… qui butent sur les mots… Pour moi, ça devient plus horizontal, dans le jeu et dans l’idée même de la représentation. Et ce grand groupe sur scène donne aussi une impression d’horizontalité, de brouillard. »

À écouter Jérémie Niel parler, l’image d’une carte postale s’impose. « Oui. C’est ça. Ou une peinture. Il y a une dramaturgie, quelque chose de raconté, mais on est partis du flou. J’aime l’idée de la magie, plutôt que quelque chose de très performatif. J’ai donné plusieurs fois la métaphore de l’immeuble d’habitation. Tu regardes par les fenêtres : chacun vit à son rythme, avec son drame individuel. Mais il y a aussi un drame collectif, un ensemble. » À noter que la pièce est déconseillée aux moins de 16 ans.

Elle respire encore

Une chorégraphie de Jérémie Niel. Avec Florence Blain Mbaye, Samuel Bleau, Philippe Boutin, Karina Champoux, Angie Cheng, Simone Chevalot, Bill Coleman, Peter James, Pascale Labonté, Elizabeth Langley, Brianna Lombardo, Louki Mandalian, Peter Trosztmer. Coprésentée par l’Agora de la danse et Danse Cité. À l’Espace Danse du Wilder, du 14 au 17 mars.