La poésie de la défaillance

«Tout ce qui va revient» est l'assemblage de trois solos composés sur mesure par Catherine Gaudet pour Sarah Dell’Ava, Clara Furey et Louise Bédard.
Photo: Robin Pineda «Tout ce qui va revient» est l'assemblage de trois solos composés sur mesure par Catherine Gaudet pour Sarah Dell’Ava, Clara Furey et Louise Bédard.

Assemblage de trois solos composés sur mesure par Catherine Gaudet pour Sarah Dell’Ava, Clara Furey et Louise Bédard, Tout ce qui va revient met à plat le décalage entre l’être et le paraître, en scène comme en société, tout en jouant efficacement avec l’élasticité du quatrième mur et la rupture des conventions théâtrales.

Afin d’instaurer une ambiance informelle, le public est accueilli à l’entrée en salle avec une distribution de chapeaux de fête et de petits shooters de vodka. Quelques sièges sont mis à disposition des spectateurs sur la scène où pendent des guirlandes en papier crépon. Au micro, Sarah Dell’Ava se lance dans un discours de bienvenue, annonçant que c’est son anniversaire et expliquant les origines modestes de son solo. Doit-on y croire, ou sommes-nous déjà entrés dans la performance, comme le laisse présumer la bande-son qui plane en fond ? La danseuse vient se planter au milieu de la scène, les bras derrière le dos, prenant plusieurs longues respirations profondes comme pour affronter le trac. Son regard se balade à travers la salle, parcourt les spectateurs. Sourires et rires nerveux. Les frontières entre le vécu en scène et la représentation se brouillent. Sourires et rires francs, puis de plus en plus factices, et qui se déforment en grimace. Son corps se cambre, adoptant des poses de photo de pin-up au bord du grotesque court-circuité par des tics nerveux. Au long de cette première proposition, Catherine Gaudet et son interprète parviennent à construire une efficace montée en tension grâce au développement d’une frontalité presque provocante et qui culmine jusqu’à l’éclatement d’une rage. On retiendra de ce solo empreint de théâtralité une parole se répétant et se déformant au gré des mouvements saccadés et des déséquilibres, un Donald Duck qui crachote, un masque de béatitude qui fond en air de détresse, ainsi que le brillant décalage d’une mine renfrognée sur une danse lascive.

Le solo de Louise Bédard, le plus abouti des trois, partage avec celui de Sarah Dell’Ava ce don de creuser le mouvement jusqu’aux faciès et d’inverser le rapport observant-observé, de la scène au spectateur, à la fois par un fin travail du regard, par l’adresse individuelle au public et le bris du quatrième mur jusqu’au toucher. De la pénombre se détache la silhouette pétrifiée de la danseuse sexagénaire faisant dos au public. Le son sourd d’une respiration semi-asphyxiée et des râles aux cordes vocales brisées se font entendre, comme si une créature tapie dans l’ombre sortait de l’agonie vers sa résurrection. Louise Bédard s’avance vers le devant de la scène dans une gestuelle incarnée et minimale, exorcisant peu à peu une énergie contenue. Dans ses bras se lit un certain abandon qui se rétracte en réflexes de rejets et de protections. « Bonsoir, je m’appelle Louise Bédard », lance-t-elle, une fois. Puis à répétition, comme avec une mémoire défaillante, se répète, ajoutant à son nom une nouvelle information personnelle.

Moins convaincant, le solo composé pour Clara Furey cherche à tordre les postures stéréotypées d’une diva pop, mais ne va pas assez loin dans la défaillance de l’icône pour complètement la renverser. Juchée sur de hauts talons, jambes galbées et élégant col roulé noir, la danseuse aux airs de femme fatale fait son entrée en faisant claquer sensuellement ses pas. D’abord fluide, un phrasé chorégraphique ondulatoire ponctué de vocalises se dessine, et se répète. Les gestes et leurs inflexions se font de plus en plus secs et hachurés. Soupir, rire, sanglot, rire étouffé se mélangent derrière sa chevelure, qui recouvre son visage. En fond de scène, Thomas Furey et Frédérick Gravel mixent le son. D’un son parasite dans un micro, on bascule à un tube de Beyoncé, que Clara Furey reprend au micro, cherchant à déjouer l’image de la femme fatale par des râles et des basculements soudains.