«Tout ce qui va revient»: reflets dans un oeil de spectateur

Le spectacle «Tout ce qui va revient», explique la chorégraphe, «est un amalgame de répertoire, ficelé d’une nouvelle dramaturgie».
Photo: Catherine Legault Le Devoir Le spectacle «Tout ce qui va revient», explique la chorégraphe, «est un amalgame de répertoire, ficelé d’une nouvelle dramaturgie».

On peut voir sans être vu. Mais rarement quand on est sur scène — à moins d’épier, caché par un rideau ou un bout de décor. Plus souvent, la danseuse, reflets dans un oeil de spectateur, reflets de mouvements et d’émotions dans un oeil de chorégraphe, voit elle aussi. Tiraillée, peut-être, entre le plaisir d’être observée, dévoilée, dévoilante, et l’envie d’être en même temps ailleurs, protégée, dans une intimité fermée. Partagée entre une envie de plaire et de donner, et la haine de devoir se dévouer, se révéler pour le faire. Des sentiments que connaît, comme chorégraphe, Catherine Gaudet, et qu’elle met ici en scène en trois solos sur trois femmes.

Tout ce qui va revient n’était pas, à la base, une idée de spectacle. « En 2014, j’ai été invitée par Christine Charles, qui faisait dans le cadre de sa maîtrise une recherche sur le regard du danseur », explique la chorégraphe de Je suis un autre (2012) tout en se commandant un verre de rouge post-répétition. Mme Charles avait alors demandé à quelques chorégraphes de travailler une quarantaine d’heures en studio avec un interprète, afin d’observer la manière dont ils travaillaient ce regard.

C’est ainsi que Mme Gaudet a rencontré la danseuse Sarah Dell’Ava. « Les choses se sont succédé ensuite naturellement », indique Catherine Gaudet, qui en a été surprise, puisqu’elle était alors épuisée par la création et la diffusion au Festival TransAmériques d’Au sein des plus raides vertus (2014), jusqu’à se sentir vidée. « J’étais irritée par cette exigence, que je sentais venue de l’extérieur, de me “commettre” face à un public, encore et encore ; par cette sensation d’être toujours trop en lumière. »

La chorégraphe n’a-t-elle pas le privilège d’avoir son nom en gros sur l’affiche tout en restant dans l’ombre des gradins ?

J’ai déjà été interprète : être chorégraphe est une posture qui me satisfait plus, mais où j’ai l’impression de me mettre vraiment, vraiment plus à nu que comme interprète


«Il faut chaque fois que je me fasse violence pour passer le jour de la première sans virer folle. Je n’ai pas la création heureuse. » Le contexte informel de cette recherche lui aura permis d’éviter cette pression.

Études sur un même thème

Ainsi est né, rapidement et aisément, un solo où Mme Dell’Ava, dans un « personnage de danseuse », « est entouréed’un petit public sis très près d’elle, sur des chaises un peu éparses, où on travaille cette relation d’amour-haine envers le public, ce besoin d’être vu et ce désir en même temps d’êtretéléportée à mille lieues. » Un solo où couve une colère sourde.

Invitée par la suite à pondre un court numéro pour un des Cabaret Gravel (2015), Catherine Gaudet a poursuivi autour des mêmes questions, cette fois sur un « personnage de chanteuse », porté par Clara Furey, qui maîtrise la voix comme le mouvement. Et elle a suivi le même chemin plus tard avec Louise Bédard, interprète d’une autre génération, née en 1955, pour la reprise du programme Pluton, de La 2e Porte à gauche. Ce dernier solo n’aura été lors de sa reprise de 2015 vu qu’au soir de la première, Mme Bédard s’étant blessée lors de cette représentation, et n’ayant pu terminer la diffusion.

« J’étais encore très affectée par cette impression que je devais me mettre à nu, sortir mes tripes, j’étais en réaction contre ça. Pour Louise, j’ai créé un solo… je ne veux pas dire “plus mature”, ça diminue les deux autres solos… mais j’avais approfondi ma recherche, j’étais prête, j’avais mes matériaux, je savais où je voulais aller. »

Trois solos de répertoire, donc, mais dont chaque diffusion a été presque confidentielle. Trois explorations sur le visage, sur la manière dont, « par l’expressivité, on peut toucher au mouvement, sans que ce ne soit qu’un faciès ou une attitude théâtrale. Sur la manière de se concentrer sur le regard plutôt que sur la plastique. Mes amis de théâtre trouvent que le solo de Sarah est très théâtral, indique Mme Gaudet. Pour moi, non : il est tellement ancré dans le corps, de l’ordre des sensations, loin du discours clair. C’est comme si on soulevait un peu un masque social, pour lire ce qu’il y a dessous. C’est ce qui est resté, pour les trois solos ».

Tout ce qui va revient, poursuit la chorégraphe, « est un amalgame de répertoire, ficelé d’une nouvelle dramaturgie ». Mme Gaudet se demandait, lors de l’entrevue, si leur juxtaposition en faisait une nouvelle pièce, car le collage transforme la lecture, la courbe dramatique. « Les trois solos sont traversés des mêmes obsessions, par une même structure, et carrément par des mouvements même, mais adaptés d’une femme à l’autre. Depuis le solo de Louise, j’ai envie de mettre les trois solos sur une même scène. Pour moi, c’est presque une étude phénoménologique, une manière de voir comment se développe une création sur un même thème, dans un espace-temps concis, sur trois personnes différentes. »

Extrait de «L’oeil et l’esprit», de Merleau-Ponty (Gallimard)

« Mon corps est à la fois voyant et visible. Il regarde et peut aussi se regarder. Il se voit voyant, il est visible et sensible pour soi-même. Celui qui se voit est inhérent à ce qui se voit ; il est un visible qui se met à voir. Les choses sont un prolongement de lui-même, elles font partie de sa chair. Dans un corps humain se recroisent l’oeil et l’autre, le touchant et le touché. »

Tout ce qui va revient

De Catherine Gaudet. Avec Louise Bédard, Clara Furey et Sarah Dell’Ava. À La Chapelle scènes contemporaines, du 7 au 15 mars.