Le chorégraphe Yoann Bourgeois et l’art de la chute

Sur un plateau qui tangue, suspendu à deux mètres du sol, les six interprètes de «Celui qui tombe» tentent de garder l’équilibre.
Photo: Geraldine Aresteanu Sur un plateau qui tangue, suspendu à deux mètres du sol, les six interprètes de «Celui qui tombe» tentent de garder l’équilibre.

À la fois spécialiste de haute voltige, équilibriste, jongleur, chorégraphe et metteur en scène, Yoann Bourgeois cultive un goût certain pour l’indiscipline et le vertige. Après un passage par Toronto et Ottawa, pour sa première venue en sol canadien, l’artiste français inclassable et sa troupe feront tanguer l’espace de la Tohu avec Celui qui tombe, une pièce pour six interprètes et un impétueux socle qui se dérobe sous leurs pieds.

Photo: Stephane de Sakutin Agence France-Presse «La seule consigne que j’ai donnée aux interprètes, c’est d’essayer de tenir debout», explique le chorégraphe et metteur en scène Yoann Bourgeois.

Difficile de ranger dans une catégorie celui qui a travaillé durant quatre ans auprès de la chorégraphe Maguy Marin, avant de fonder sa propre compagnie en 2010 et voler de ses propres ailes. Aujourd’hui codirecteur du Centre chorégraphique national de Grenoble (CCN2) avec Rachid Ouramdane, il est le premier artiste venu du monde du cirque à diriger une institution qui se consacre à la danse : « Dans le travail avec mes interprètes, on ne se pose pas de questions de discipline. On essaie de fabriquer des choses assez transversales, en menant autant une recherche théâtrale, sur la présence, qu’une recherche chorégraphique et circassienne. Pour moi, le but de toute oeuvre d’art, c’est aussi de déplacer les frontières », explique Yoann Bourgeois, joint par téléphone à Toronto.

Se tenir debout

Sur un imposant plateau suspendu à deux mètres du sol, trois femmes et trois hommes se prêtent à un jeu périlleux. La plateforme en bois tourne, tangue, s’incline, bascule à la renverse, mettant à l’épreuve l’équilibre du groupe. 

J’ai voulu faire un spectacle dont la dramaturgie reposerait uniquement sur le rapport aux phénomènes physiques, et enlevé tout ce qui ne m’intéressait pas du cirque


« Il s’agissait ici de me défaire des agrès pour ne retenir que l’énergie qu’ils génèrent », ajoute l’acrobate de formation (trapèze et trampoline).

Avec ses dispositifs scéniques qui amplifient les forces physiques, envisage ses créations sur un mode artisanal et développe ce qu’il appelle une théâtralité polysémique : « Il ne s’agit pas pour moi de produire un discours homogène. Ce qui me plaît, au contraire, c’est d’ouvrir le sens des oeuvres à de multiples possibilités. » Le mouvement de balancement, le rapport à la gravité et les forces centrifuges et centripètes sont des notions qu’il a voulu rendre perceptibles dans Celui qui tombe. Entre résistance, opposition et adaptation, les interprètes ne sont jamais eux-mêmes à l’origine du mouvement et se laissent chorégraphier par ces forces qui les dépassent. Faut-il y chercher une métaphore ? « La seule consigne que j’ai donnée aux interprètes, c’est d’essayer de tenir debout. Ce que j’aime avec cette consigne, c’est qu’elle implique à la fois quelque chose de très concret, de très physique, mais aussi un questionnement existentiel », affirme-t-il, en faisant part de sa fascination pour la capacité du vivant à retrouver son équilibre.

Dimension populaire

Chercherait-il à se distancier du spectaculaire propre à l’art du cirque ? « Pas du tout, répond-il. La dimension spectaculaire m’intéresse en fait beaucoup; cependant, son statut est à part dans mon travail. À la différence du cirque, qui montre habituellement des individus qui font des prouesses extraordinaires, plutôt que de présenter des héros, ce qui m’intéresse est de révéler la fragilité humaine. Dans Celui qui tombe, il y a de vraies prises de risque, qui précarisent l’environnement et qui mettent en lumière notre fragilité. »

Suscitant l’engouement partout où il passe avec ses performances vertigineuses, ses dernières années Yoann Bourgeois aura investi des lieux monumentaux en France, dont récemment le Panthéon de Paris. À Grenoble, il s’attache d’ailleurs à développer un laboratoire de pratiques in situ et de créations participatives hors les murs. Par des initiatives visant à se brancher à la communauté locale, il s’agit pour lui de chercher un langage universel : « Ce sont des projets qui me tiennent vraiment à coeur, et c’est peut-être par cette dimension populaire que je sens encore une filiation avec le cirque. » Une façon pour ce poète du vertige de démontrer que les créations ne naissent pas dans un studio séparé du monde, mais qu’elles découlent, au contraire, de rapports qu’on peut entretenir avec l’espace, son territoire et ses habitants.

Celui qui tombe

Conception, mise en scène et scénographie de Yoann Bourgeois assisté de Marie Fonte. Avec Julien Cramillet, Dimitri Jourde en alternance avec Jean-Baptiste André, Élise Legros, et Jean-Yves Phuong, Vania Vaneau en alternance avec Francesca Ziviani, Marie Vaudin. Présenté au Centre national des arts d’Ottawa, les 9 et 10 mars, et à la Tohu du 14 au 17 mars.