«Sang bleu» — De peu de chair et de peu de sang

Le programme de la pièce annonce une «une exploration sur le corps et son rapport à la matière qui le compose». 
Photo: Valérie Sanguin Le programme de la pièce annonce une «une exploration sur le corps et son rapport à la matière qui le compose». 

C’est sur des notes de clavecin royal que s’ouvre la deuxième création conjointe, après Mange-moi (2014), du danseur Dany Desjardins et de la circassienne (contorsions) Andréane Leclerc. Et sur des images qui tombent rapidement, pour y rester, dans le baroque contemporain. Corps nus aux chairs lourdes, bandanas blancs révolutionnaires, traînées et claquages des chairs, plumes qui collent littéralement du sol aux culs, sont des matériaux d’ouverture de ce Sang bleu.

Sang bleu ? Celui des aristos, ou le liquide vital désoxygéné ? Entre les deux, se dit-on dans les premiers instants de la pièce où, sur un ton hyper-dramatique, Leclerc et Desjardins, dans une reptation stylisée d’une belle étrangeté, pas tout à fait incarnée, rampent vers le public. Par une succession d’images, les artistes proposeront des tableaux aux surfaces grotesques. Ici, Leclerc déforme jusqu’à la grimace le visage de Desjardins. Là, les culs saillent grossièrement. Plus loin, un visage passe près d’un sexe — sans pourtant y toucher. Des mains décollent violemment la chair d’un ventre, comme de la pâte à modeler, évitant pourtant d’agir de même avec le sein. Autant de variations qui cherchent le biscornu, la caricature.

Mais sans succès. Car ces images passent vite, sans s’inscrire ; les états de corps, part de la donne, n’arrivent pas à envahir les interprètes. Impossible alors qu’ils suintent jusqu’aux spectateurs. On pense aux univers de Bosch, d’Archimboldi, mais ici soft, dans une approche homéopathique. On se demande si Leclerc et Desjardins recherchent l’outrage, la bouffonnerie, l’insolence, la provocation. Et on se le demande tout au long de la pièce.

Car un manque de clarté mine le projet — « une exploration sur le corps et son rapport à la matière qui le compose », lit-on après coup dans le programme. Exploration de l’écosystème bactérien humain, des micro-organismes, afin de sculpter le corps de l’intérieur, ont expliqué en nos pages les créateurs, en entrevue. Encore faudrait-il donner le temps de sentir. Si on retient plutôt la satire, alors c’est le manque de pulsions, d’intensité — de cette intensité qui vient d’une mise en vulnérabilité réelle des interprètes, qu’on adhère ou non au théâtre de la cruauté, qu’on estime ou non la souffrance nécessaire, — et de délicatesse dans la navigation entre les états qui affaiblit Sang bleu.

Nommons aussi le décalage dans les présences : les niveaux de jeu de Desjardins et de Leclerc, leurs visions de la représentation sont si différents que l’univers qu’ils composent s’en retrouve en porte-à-faux. Aussi, le décalage entre les images composées, qui veulent provoquer (qui ? quoi ? quelles limites ?), et le peu d’impact qu’elles ont — autant sur les spectateurs que sur les interprètes. Car au soir de la première, aucun des deux ne vivait sa partition : l’une sous-jouait ; l’autre restait dans une représentation légèrement cabotinée.

Dans un écrin très léché, très professionnel, Sang bleu propose en l’état surtout une succession d’images de chair et de sang, et de très peu de poids.

Sang bleu

Chorégraphie et interprétation par Andréane Leclerc et Dany Desjardins. À La Chapelle jusqu’au 2 mars.