«Réalité & Fiction»: tant que la Terre continue de tourner

La pièce de la chorégraphe Hanna Sybille Müller a des allures de conférence dansée présentant de savoureuses pointes d’humour.
Photo: Frédéric Chais La pièce de la chorégraphe Hanna Sybille Müller a des allures de conférence dansée présentant de savoureuses pointes d’humour.

En ces temps de stagnation politique et sociale, l’idée de révolution dans nos sociétés occidentales capitalistes s’envisage comme un rêve lointain, mais nécessaire à entretenir tant que la Terre continue de tourner. Présenté à Tangente, Revolutions d’Hanna Sybille Müller est une de ces créations qui nourrissent l’espoir et l’esprit. Une oeuvre qui s’ouvre à de multiples points de vue, dont on tirera des images accrocheuses et dont on rapportera assurément matière à réflexion.

Fruit d’une recherche sur le mouvement de giration et sur la polysémie du terme « révolution », la pièce de la chorégraphe allemande installée à Montréal a des allures de conférence dansée présentant de savoureuses pointes d’humour. À l’entrée en studio, le public prend place sur des chaises disposées en cercle. Hanna Sybille Müller parcourt la périphérie du cercle en plongeant son regard dans celui de chaque spectateur. Elle distribue des cartes comportant des directives pour inviter certains spectateurs à changer de perspective en se déplaçant d’une chaise à l’autre ou en traversant le cercle durant la représentation.

Engagée dans de premiers mouvements de rotation sur elle-même et en suivant la périphérie du cercle, la danseuse livre les faits saillants de sa recherche à propos du terme « révolution », ce qu’il peut signifier d’une discipline à une autre et rappeler d’une expérience de vie à une autre. Certaines de ses découvertes, comme celle sur les glaces de la mer Arctique qui fondent dans le sens des aiguilles d’une montre, trouvent écho dans ses mouvements circulaires et les chemins qu’elle cherche à l’intérieur de son corps. La danseuse n’hésite pas à décrire ces chemins qu’elle emprunte. Livrant en continuité ces questionnements et réflexions sous de multiples perspectives — basculant du politique au social jusqu’aux sciences naturelles — la danseuse explore sa kinésphère sous tous les plans dans une rigueur ténue. Avec sa complice Kelly Keenan qui la rejoint, comme en contact-impro, elles s’engagent à deux dans des dynamiques de giration en sens contraire, tout en évoquant le dessein des contre-révolutions.

Ces dernières années, les chorégraphes italien et français Alessandro Sciarroni et Rachid Oramdane ont pu démontrer respectivement à quel point le mouvement de giration est un champ d’exploration chorégraphique riche, hypnotisant et infiniment dense. Dans leur sillage, Hanna Sybille Müller livre ici une pièce fort engageante, raffinée et intelligente. S’ouvre à nous une interrogation urgente : à ce rythme, aurons-nous seulement assez de temps pour voir advenir ces révolutions nécessaires à un plus juste équilibre entre tous alors que l’environnement se dégrade à vitesse grand V ?

Électrisante chambre noire

En première partie, on découvrait Ghostbox, signé Camille Lacelle-Winsley et Eryn Tempest. Le duo nous entraîne dans un univers obsédant et électrisant jusqu’à la désorientation. Après avoir pris place sous les lampes rouges rappelant l’ambiance tamisée des chambres noires, les créatrices nous plongent dans une cacophonie organisée d’images et de sons en usant d’objets vintage (projecteur Super 8, vieux magnétophones et tourne-disque). Les jeux de lumière sont ingénieusement utilisés durant la courte pièce et parviennent à mettre en valeur une danse survoltée d’où ressortent les tremblements, glissements et roulades au sol. En peu de temps, les deux jeunes créatrices construisent un univers stimulant dévoilant les prémices d’une pièce prometteuse, bien que les phénomènes d’apparition et de disparition et le travail sur les interférences propres aux processus photographique et cinématographique mériteraient d’être creusés davantage pour être véritablement apparents.

Réalité & Fiction

« Ghostbox » de Camille Lacelle-Wilsey et Eryn Tempest ; et « Revolutions » de Hanna Sybille Müller. Présenté par Tangente à l’Espace Danse du Wilder jusqu’au 25 février.