«Sang bleu»: éloge de la dégénérescence

En scène, la contorsionniste Andréane Leclerc et le danseur Dany Desjardins deviennent matière humaine, amas de chair colonisés par des hordes de bactéries.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir En scène, la contorsionniste Andréane Leclerc et le danseur Dany Desjardins deviennent matière humaine, amas de chair colonisés par des hordes de bactéries.

Comment aborder la mort sans toucher nécessairement à l’anéantissement de l’ego et au deuil ? C’est le défi que se sont lancés la contorsionniste Andréane Leclerc et le danseur Dany Desjardins en mettant leurs disciplines en commun pour leur premier duo, Sang bleu. Sur scène, les deux têtes pensantes deviennent matière humaine, amas de chair colonisés par des hordes de bactéries. Alors que nous traînons sur nous et en nous toute une faune microbienne, les artistes se sont inspirés de cette part invisible à l’oeil nu ayant autant le pouvoir de nous amener vers la mort que de nous en protéger.

« À l’origine, on voulait aborder la mort dans sa nature profonde, affirme Dany Desjardins. On a donc commencé à parler de l’organicité du corps et de la décomposition de la chair : le fait qu’on mette le corps dans la terre, qu’il se décompose et reprenne sa place parmi d’autres éléments organiques. C’est à cette vision de la mort comme étape d’un cycle, et à la dégénérescence du corps qui redevient vie qu’on s’est surtout attaché. »

Intelligence bactérienne

S’appuyant sur les recherches scientifiques menées sur le microbiote, la pièce évoque l’écosystème bactérien — dont font partie levures, champignons et virus — avec lequel nous vivons en symbiose, qui influerait jusque sur nos humeurs et nos comportements. « Notre corps est plein d’êtres vivants, de micro-organismes qui se déséquilibrent en prenant le dessus les uns sur les autres. Ce qui est intéressant, c’est que c’est cette extrême vie qui amène la dégénérescence du corps et la mort de notre ego », remarque Andréane Leclerc.

Relatant un épisode de sa vie où elle a frôlé l’hypothermie, la créatrice constate en contrepoint le rôle extraordinaire que ces micro-organismes peuvent jouer quant à notre préservation : « J’étais dans un champ en plein hiver et je ne pouvais pas faire demi-tour. J’ai vraiment cru que j’allais y rester. Mon corps s’est juste contracté et j’ai senti une couche de mucus venant protéger mes organes pousser à l’intérieur de moi. Cette chose-là, qui en temps normal aurait pu me tuer, à ce moment-là est venue me protéger. »

Fascinés par l’intelligence des bactéries et leurs finalités, les créateurs ont retenu dans leur approche du mouvement l’idée de pénétration et d’appropriation de la chair pour la manipuler de l’intérieur. À partir de cette dynamique, ils se sont lancés dans un travail sculptural du corps à travers la contorsion, en se focalisant sur les sensations internes, tout en intégrant à leur création un côté plus figuratif.
 

Extrait vidéo de Sang Bleu

 


Des emprunts à l’art visuel

« Même si on entre dans les sensations pour toucher à ce que le corps subit de l’intérieur, on ne voulait pas aller dans une représentation trop abstraite ou tomber dans le butô, » affirme Andréane Leclerc. Ainsi, le duo compose des images d’infection qui s’infiltre au niveau des orifices, tirant inspiration de l’univers de Patrick Bernatchez et de sa série Chrysalides (exposée au Musée d’art contemporain en 2015), dans laquelle l’artiste visuel montréalais représente des corps féminins envahis par des organismes non humains et couverts de protubérances végétales et animales.

Les figures difformes et fantasmagoriques des toiles du peintre norvégien Odd Nerdrum — qui détournent les techniques picturales traditionnelles employées pour créer les portraits royaux — sont aussi venues teinter leur recherche. Sang bleu présente ainsi une touche néobaroque qui réfère au patrimoine génétique qui se transmet de génération en génération, comportant son lot de bactéries nobles et ses défaillances.

Sang bleu

Une création de et avec Andréane Leclerc et Dany Desjardins. À La Chapelle du 26 février au 2 mars.