«Requiem»: de la terreur à la mondanité

Lyubiv Andreyeva
Photo: Souheil Michael Khoury Lyubiv Andreyeva

Après le succès notoire d’Anna Karenina présenté aux Grands Ballets canadiens en 2015, le chorégraphe russe Boris Eifman revient à Montréal avec une oeuvre s’attachant cette fois à un monument de la poésie russe, le Requiem d’Anna Akhmatova. Dans cette élégie, la femme de lettres attachée au mouvement acméiste témoigne des années noires de la terreur stalinienne et des purges qui marqueront sa vie au fer rouge.

Les rideaux s’ouvrent sur un plateau sobre où en toile de fond apparaît la porte d’une prison. Devant celle-ci, une longue procession d’individus piétine péniblement le sol, à bout de souffle. Le premier acte installe des personnages dont le cours de la vie est soudainement interrompu, fauché par les gardes staliniens. On plonge avec aplomb dans l’histoire qui se déroule sous nos yeux alors que sont évoqués les enlèvements, les exécutions sommaires, la propagande et surtout l’attente, la solitude, le découragement et le deuil d’une femme vêtue d’une longue robe noire représentant la poétesse.

De cette première et courte demi-heure ressortent les solos féminins aux contorsions virtuoses et chargés d’émotion de Maria Abashova (la mère) et Lyubiv Andreyeva (l’épouse), ainsi que les pas de deux aux formes audacieuses — le personnage de la mère allant jusqu’au sol manipuler et traîner le corps inerte de son mari. Autour des quatre personnages principaux, les mouvements de groupe très rythmés nous entraînent par leurs fines musicalités et leurs tempos venant impeccablement illustrer les musiques de Chostakovitch et Rachmaninov.

Conquis par l’univers installé par ce premier acte et ces tableaux sensationnels (crucifixion, passage des faucheuses, résurrection des fusillés), on assiste après l’entracte à un changement de registre radical avec le Requiem de Mozart (magnifiquement interprété par l’Orchestre des Grands Ballets et ses choeurs). La discontinuité entre les deux parties sera abrupte, et on restera sur notre faim alors qu’on s’attendrait à ce que le poème d’Akhmatova soit creusé davantage. On assiste alors à des sortes de scènes de bal aux rondes dynamiques, spirales qui s’ouvrent et se referment sur les personnages principaux. Sur la toile de fond apparaissent de nombreux symboles : un oeil absolu, des croix, flèches et cercles rouges, tandis qu’à travers les pas de deux se laisse lire une histoire d’amour qu’un vieil homme jaloux tente de détruire, avant d’être poursuivi par la mort et d’être accueilli par les bras d’une femme dans l’au-delà, puis disparaître dans une lucarne de lumière.

Malgré quelques tentatives de rappel — en intégrant des figures de faucheuses traînant de lourds fardeaux sur leur dos, et l’apparition de formes évoquant les fantômes du passé —, le passage à une atmosphère beaucoup plus mondaine et romantique finit par jurer avec la sévérité du premier acte.

Requiem

Chorégraphie de Boris Eifman avec les danseurs du Eifman Ballet de Saint-Pétersbourg Présenté par les Grands Ballets canadiens de Montréal, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts jusqu’au 25 février.