Réécrire ses ballets, à la vie à la mort

Boris Eifman a souvent puisé dans les œuvres littéraires pour échafauder ses chorégraphies.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Boris Eifman a souvent puisé dans les œuvres littéraires pour échafauder ses chorégraphies.

C’est en 1991 que le chorégraphe russe et directeur du Eifman Ballet de Saint-Pétersbourg, Boris Eifman, a signé son Requiem, sur celui de Mozart. « Une parabole philosophique explorant le mystère insondable de la vie humaine », selon les mots des Grands Ballets canadiens de Montréal. Et récemment augmentée de nouvelles scènes. Car M. Eifman, désormais, réécrit presque continuellement ses propres ballets. Conversation avec un homme qui ne veut pas figer ses danses.

« Dans ma vie, je suis l’homme d’un seul amour », explique en russe, par interprète interposé, le créateur. « Je n’aime pas changer mes passions ; je peux passer toute ma vie en amour avec une seule personne, lui découvrir de nouvelles choses. En création, c’est différent, car je n’arrive pas à regarder mes vieux ballets. » Il donne en exemple Tchaïkovski possédé par son double (1998), qui a beaucoup tourné, partout — et qui est passé ici, version révisée, en 2009.

« Vingt ans plus tard, je ne peux plus le regarder, indique M. Eifman. Car c’est un ballet issu d’une vie précédente ; et moi je change chaque année ; ma vision du monde change, tout change à l’intérieur de moi… Alors, mes vieux ballets, quand je les revois, ne me semblent plus miens. » Il poursuit, de sa voix chaleureuse, accentuant de ses mains ses propos. « Si j’étais compositeur, auteur, ou peintre, je ne pourrais rien toucher. Mais je fais du spectacle vivant. Je peux changer mes chorégraphies, afin qu’elles correspondent aux émotions que je ressens aujourd’hui. Je ne pourrais pas venir à la rencontre du public aujourd’hui avec mes vieilles émotions, mes vieilles pensées. Ce serait comme si je le trompais ! Parce que le théâtre ne peut pas être un musée. »

Fuite en avant ou moteur créateur ? Boris Eifman a ainsi refait six de ses spectacles, déjà. « Pas seulement des retouches, de petites corrections, mais du sérieux, des reconstructions : à la chorégraphie, la dramaturgie, la musique. » Cette manière de faire ne posera-t-elle pas un problème de préservation des oeuvres pour le futur ? « La dernière version prévaudra », tranche le chorégraphe de 71 ans en éclatant de rire.

Requiem russe

Inspiré beaucoup par des oeuvres littéraires, Eifman se sera attaqué à Shakespeare, Dostoïevski, Zola. Entre autres. « J’essaie d’exprimer ce que je lis entre les lignes d’un livre, d’exprimer l’impact émotif qu’ont ces oeuvres sur moi quand je les lis. J’essaie de découvrir l’inconnu dans les textes que l’on connaît. Tout le monde, par exemple, connaît l’histoire d’Anna Karénine [vue aux Grands Ballets canadiens en 2015], mais j’ai voulu y découvrir ce qu’on peut exprimer seulement avec le corps, pas avec les mots — cette dépendance sexuelle, par exemple, cette passion destructrice. »

En 2015, c’est à Anna Akhmatova qu’il s’attaquait. La poétesse russe a laissé derrière elle un Requiem anti-stalinien, écrit entre 1935 et 1940. Un texte en partie autobiographique, né de la longue, longue attente d’Akhmatova, de ces 17 mois qu’elle a passés à faire la queue devant la prison où son fils était incarcéré, dans l’espoir d’avoir de ses nouvelles. Des propos dramatiques et intenses à souhait, presque traumatiques, propres à inspirer ce chorégraphe qui aime les histoires à grandes émotions, parfois jusqu’au sensationnalisme. Sur le Quatuor à cordes no 8 de Chostakovitch, M. Eifman a composé ainsi « deux parties qui parlent concrètement des répressions staliniennes dans le monde. Le deuxième acte, sur le Requiem de Mozart, parle de problèmes plus larges — de vie, de mort, de résurrection ».

Depuis ses débuts, et la fondation de sa compagnie en 1977, le monde et sa Russie natale ont mué. Et aussi la danse. Qu’est-ce qui s’est le plus transformé dans la manière de faire du chorégraphe ? L’éternel« réécrivain » répond. « Je me suis toujours connecté, avant ou après la perestroïka, à mes visions. Mon monde intérieur n’a pas changé. À l’extérieur, si à l’époque soviétique je devais me battre pour être un artiste libre, j’évolue maintenant dans des conditions idéales. Je suis soutenu moralement et financièrement par l’État, et je suis complètement libre artistiquement. Si avant je devais me battre contre une censure extérieure, maintenant, c’est la censure intérieure que je dois combattre. Cette aspiration vers un spectacle idéal, parfait, qui fait naître l’autocritique et l’autocensure. »

Et quel serait ce spectacle idéal ? « Si je savais, rit-il, je l’aurais déjà fait ! »

Requiem

Du Eifman Ballet de Saint- Pétersbourg. Présenté par les Grands Ballets canadiens de Montréal (GBCM). À Place des Arts jusqu’au 25 février.