«Viriditas»: à la recherche d’une communion avec la nature

Margie Gillis nous convie ici à une communion avec la nature, et on rêverait de voir ses danses en version «in situ» dans ces milieux naturels.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Margie Gillis nous convie ici à une communion avec la nature, et on rêverait de voir ses danses en version «in situ» dans ces milieux naturels.

Spontanéité, plaisir et poésie exaltée sont les premiers mots qui viennent à l’esprit de votre critique qui pose pour la première fois son regard sur le travail de l’emblématique Margie Gillis. Célébrant cette année ses 45 ans de carrière, la danseuse et chorégraphe sexagénaire s’illustre dans Viriditas, une oeuvre où force de la nature et énergie de création sont mises en parallèle et cherchent à entrer en symbiose.

Impossible ici de ne pas faire de rapprochement entre le style Gillis et celui des mères de la danse moderne du XIXe siècle, Isadora Duncan et Loïe Fuller, avec ces mouvements qui empruntent leurs formes et dynamiques aux éléments naturels, ces costumes rappelant les toges helléniques et ces longs pans de tissu qui virevoltent, apportant texture et volupté aux gestes. Inspirée par la philosophie spirituelle d’Hildegarde de Bingen (abbesse du XIe siècle), la chorégraphe a composé trois solos en continuité qui semblent nous montrer une même femme à trois âges de sa vie.

De la nymphe à la prêtresse

Dans un premier temps, Troy Ogilvie, la cadette, en longue robe noire, s’élance dans des courses circulaires, gambade, se pose à l’avant-scène et bascule en tournoyant à travers la scène. En toile de fond apparaissent des séquences filmées en pleine nature (ciel bleu, chutes d’eau, falaises verdoyantes, horizons maritimes), territoires vierges de présence humaine. Grâce aux regards et aux sourires qu’elle lui adresse, l’interprète tisse un lien avec le public sur la scène intimiste de l’espace Bleu du Wilder. Sa danse enjouée où transparaît un plaisir authentique de se mouvoir parvient à nous faire oublier la scénographie un peu datée dans laquelle l’interprète s’inscrit. Une musique new age et des chants aux accents celtiques accompagnent ses mouvements qui entrent en correspondance avec les images vidéo projetées. Ainsi ses bras deviennent un instant le reflet des tiges d’un champ de marguerites ballottées et pliées par le vent. Puis nue, entrant dans un cercle blanc au coeur de la scène, elle devient animale, alors que sur sa peau et son échine tremblotante se lit la fraîcheur de l’eau qui ruisselle en toile de fond.

S’ensuit un deuxième solo, plus théâtral, de Paola Styron, qui apparaît en robe rouge sur une chaise métallique. Suivant une même dynamique de mouvements que le premier tableau, les figures circulaires s’ancrent plus dans le sol, se reproduisent sur un plan horizontal, tandis que les projections viennent tapisser la scène. Le corps mime l’exaltation des sens et incarne l’extase : les bras tendus vers le ciel comme cherchant à faire lien avec une force sacrée, les tournoiements évoquant les derviches tourneurs, le devenir oiseau. Le tout sur une musique zen carillonneuse couplée avec le son du craquement des branches de la cime d’un arbre. Il est dommage que les séquences vidéo montrant les trois femmes danser dans les paysages naturels ne soient pas plus intégrées et exploitées, et ne servent finalement qu’à meubler la transition vers le point culminant de la pièce.

Rêve d’in situ

Moment fort de Viriditas, le solo final de Margie Gillis tend à éclipser les deux tableaux précédents tant la présence et la qualité d’incarnation de la danseuse sexagénaire est forte. On passe alors de l’image de la nymphe (Troy Olgilvie) à celle d’une prêtresse, esprit de la mer. Nue sous sa robe blanche, les cheveux noués en une longue tresse, la créatrice manipule avec ferveur une large chute de tissu qui accompagne ses trajectoires. On pense ici à Loïe Fuller et à sa très physique danse serpentine. Dessinant des spirales, Gillis épouse le va-et-vient des vagues, le tissu blanc devenant une extension de son corps grâce au fin travail des lumières. Transposés dans ce paysage maritime, les éléments se déchaînent peu à peu au son de chants de gorge superposés aux paroles distantes d’une berceuse. La respiration de la danseuse se fait plus audible, au fur et à mesure l’incarnation plus violente, le solo atteignant un point de rupture pour se clore sur note grave.

L’image de cette asphyxie finale reste gravée dans la mémoire, nous laissant songeur quant aux graves impacts de la surexploitation du vivant par l’homme sur l’environnement. Margie Gillis nous convie ici à une communion avec la nature, et on rêverait de voir ses danses en version in situ dans ces milieux naturels, plutôt que dans une nature simulée en scène par les projections vidéo dans un grand centre urbain, afin de véritablement accéder à cette reconnexion, cette spiritualité et l’état de grâce tant recherchés et si nécessaires de nos jours.

Viriditas

De Margie Gillis. Avec Margie Gillis, Troy Ogilvie et Paola Styron. À l’Agora de la danse, du 14 au 18 février.