«Siena» — Les contemplations anxiogènes

L’action se passe à Sienne, dans la salle aseptisée d’un musée où est exposée «La Vénus d’Urbin» du Titien.
Photo: Jesus Robisco L’action se passe à Sienne, dans la salle aseptisée d’un musée où est exposée «La Vénus d’Urbin» du Titien.

L’action se passe à Sienne, dans la salle aseptisée d’un musée où est exposée La Vénus d’Urbin du Titien. Une femme, de dos, assise sur une banquette rouge contemple la toile, tandis qu’un gardien de musée l’observe, elle d’abord, puis le public, en gesticulant. En voix hors champ, un dialogue semblant sorti tout droit d’un thriller. On entre ainsi dans Siena de Marcos Morau, presque comme dans un film qui superposerait de multiples trames. C’est que le jeune chorégraphe espagnol emprunte beaucoup aux univers cinématographiques. Les clins d’oeil à Lynch prédominent, avec ces labyrinthes oniriques anxiogènes. Et plus que la matérialité du corps, c’est surtout la plongée dans une psyché humaine chaotique qui nous marquera dans cette pièce.

Un intéressant clash s’opère entre les couleurs de la chair exposée de la Vénus sur la toile, en position lascive, et les danseuses vêtues d’une sorte d’uniforme d’escrime qui viennent habiter l’espace en exécutant des phrasés infinis de mouvements saccadés. Bras anguleux qui se confondent et jeux de jambes extra-souples qui s’élèvent et s’entremêlent, les corps en duo et trio sculptent des trompe-l’oeil, évoquant tantôt de parfaits robots humanoïdes des univers sci-fi, tantôt des figures chimériques sorties de l’Enfer de Dante. Le Kova — vocabulaire forgé par La Veronal — détonne par sa singularité.

Logorrhée chorégraphique et désorientation

Comme dans un rêve, les éléments permutent de façon inattendue et la trame posée initialement est abandonnée totalement à l’incongru. Dans cet espace muséal contemplatif, apparaissent avec récurrence des corps morts sur civière, emballés dans des sacs et en chapelle ardente évoquant notre inéluctable finitude. La conception sonore participe fortement à bâtir une atmosphère d’inquiétante étrangeté (rires en boîte de sitcom, applaudissements de talk-show, zapping radio dissonant avec ce qui joue sur scène). En fond sonore, des narrations nous font valser d’un flux de conscience à un autre : des récits de songes qui se confondent avec les souvenirs d’une vie (accident, trauma, peur), les étapes d’une visite au musée fantasmagorique, des descriptions détaillées d’autres toiles que celle que nous avons sous les yeux et des réflexions philosophico-poétiques sur la perception du réel.

Pas de répit pour les yeux et les oreilles dans cette oeuvre, certes riche et foisonnante, mais qui finit par devenir très, voire trop saturée. Peut-être le parti pris du chorégraphe est-il à la surcharge d’images et de sensations ; cependant, alors que la dynamique en scène reste hyperactive, on a l’impression de tomber dans une logorrhée chorégraphique. Il semble que ce procédé étouffe plutôt qu’il n’oriente le propos sur la vision du corps de la Renaissance à aujourd’hui, intention dévoilée par l’artiste dans le programme. Siena ne nous laisse pourtant pas indifférents, et donne à voir et à éprouver des sensations bien mémorables.

Siena

Une chorégraphie pour dix danseurs de Marcos Morau/La Veronal. Présenté par Danse Danse à la Place des Arts, du 8 au 10 février.