«Dance Me»: Cohen ébréché

Dans un écrin spectaculaire huilé, les danseurs des Ballets jazz de Montréal enchaînent les tableaux sur les chansons emblématiques de Cohen. 
Photo: Ballets Jazz de Montréal Dans un écrin spectaculaire huilé, les danseurs des Ballets jazz de Montréal enchaînent les tableaux sur les chansons emblématiques de Cohen. 

Le décalage est brutal lorsqu’on passe, en l’espace de quelques heures, de l’exposition hommage à Leonard Cohen du Musée d’art contemporain à la scène du Théâtre Maisonneuve, en ce soir de première de Dance Me des Ballets jazz de Montréal (BJM). Les attentes étaient hautes pour l’institution ayant obtenu les droits exclusifs pour danser Cohen pour les quatre prochaines années. Si la musique et les mots de notre tant regretté poète montréalais touchent à l’universel, on se demandera s’il était judicieux de confier la tâche délicate de mettre en danse l’esprit de ses textes entre les mains de trois chorégraphes internationaux, vraisemblablement déconnectés de l’univers Cohen et de l’environnement dans lequel celui-ci s’est forgé.

Dans un écrin spectaculaire huilé, les quatorze danseurs enchaînent les tableaux sur les chansons emblématiques de Cohen. D’entrée de jeu, on assiste à un véritable feu d’artifice de virtuosité et d’acrobatie livré sur un rythme effréné et speedé, pour ne ralentir que lors du duo de la solennelle et mélancolique Suzanne. La silhouette costumée au chapeau vissé sur la tête revient comme un leitmotiv, tantôt à travers les danseurs en scène, tantôt sur l’écran d’où jaillissent des faisceaux de lumière. Elle perd vite de son aura quand les chemises s’ouvrent sur les corps d’éphèbes, et que les interprètes féminines perdent soit leur pantalon, soit leur chemise.

L’exercice d’hommage demande temps et discernement afin de saisir d’où et sous quelles formes émerge la beauté chez Cohen. Une beauté tout sauf plastique, conformiste et superficielle, à côté de laquelle passe Annabelle Lopez Ochoa, Andonis Foniadakis, Ihsan Rustem avec les BJM. Des corps féminins en culotte ballottés de bras en bras jusqu’à l’apparition d’une barre de pole dance (!) sur la chanson revendicatrice et anti-système First We Take Manhattan (!), on nous livre un patchwork chorégraphique plombé de clichés et d’hypersexualisation. Chacun peut interpréter et tirer l’imaginaire qu’il souhaite de ses textes et de sa musique, mais l’érotisme et la sensualité chez Cohen se réduisent-ils à cela ?

Quand ce sont les chansons les chansons interprétées sur scène en direct (So long Marianne et Hallelujah), les citations et la voix de l’artiste célébré en interlude qui volent la vedette à la danse, ça augure mal. On sait que les rapports amoureux de Cohen avec les femmes ont pu être tumultueux, mais les nombreux duos montrant les individus se tirailler, se porter, se traîner sur le sol, prendre le pouvoir sur l’autre, se soumettre l’un l’autre, sont si nombreux qu’ils finissent par devenir interchangeables. Cette récurrente dynamique fait perdre toute nuance au thème de l’« amour », si cher au poète. Car pour lui, si l’amour menait nécessairement à la souffrance, il dépassait aussi le simple fait de tomber amoureux d’un individu. Il touchait aussi aux principes, aux idéaux et aux rêves de vertu (comme il le disait si bien). Où sont ces valeurs ? Où se cachent la profondeur et la spiritualité de ses textes dans ce magma frénétique ? Tout ici se trouve noyé sous la flamboyance spectaculaire et les masques de beauté. Les ficelles de la machine sont si grosses qu’au lieu d’en sortir ému, on ne tire de Dance Me qu’une image stérile de l’oeuvre monumentale de Cohen. Tous les goûts sont dans la nature, certes… mais invitons le public complètement séduit par la prestation des BJM au Théâtre Maisonneuve à se diriger vers l’exposition Une brèche en toute chose pour en saisir la lumière.

Dance me

Direction artistique de Louis Robitaille ; chorégraphies d’Annabelle Lopez Ochoa, Andonis Foniadakis, Ihsan Rustem sur la musique de Léonard Cohen. Interprétées par les danseurs des Ballets jazz de Montréal : Céline Cassone, Alexander Hille, Brandi Baker, Yosmell Calderon, Jeremy Coachman, Kennedy Henry, Kennedy Kraeling, Pier-Loup Lacour, Andrew Mikhaiel, Benjamin Mitchell, Saskya Pauzé-Bégin, Mark Sampson, Izabela Szylinska, Ashley Werhun ; mise en scène d’Éric Jean. Direction musicale de Martin Léon. Présenté par Danse Danse ; jusqu’au 9 décembre au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, et les 23 et 24 février au Centre national des arts d’Ottawa.